Les intellectuels face au terrorisme...

Les intellectuels face au terrorisme : expliquer est-ce excuser ?

Un texte d’Annie Barthélémy - Maître de conférence honoraire en Sciences de l’Education Université de Savoie Mont Blanc

Expliquer est-ce excuser ? Cette question a fait l’actualité en février-mars 2016, suite au propos de Manuel Valls lors de la cérémonie du souvenir de l’attaque de l’Hyper-cacher du 9 janvier 2015 : « « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». L’indignation et la compassion poussent-elles à renoncer à expliquer ? En prenant appui sur le plaidoyer de Bernard Lahire : Pour la sociologie et les débats qu’il a suscités, nous nous proposons d’énoncer les raisons pour lesquelles cette science humaine est mise en accusation, de préciser les caractéristiques des explications sociologiques et de montrer le rôle qu’elles peuvent jouer dans le traitement politique de la violence.

 

Quelques mots sur le titre : les intellectuels face au terrorisme. Nous examinerons principalement l’usage que font les politiques des explications en particulier celles des sociologues ; dès lors ces derniers acquièrent un statut d’intellectuel intervenant dans les débats publics. Il sera donc question de l’utilisation que font les politiques, les medias et les citoyens des éclairages que ces intellectuels donnent de ces actes de violence extrême. Comment sont reçues et quels effets produisent les analyses distanciées des attentats quand les réactions premières face à cette violence extrême sont la condamnation et l’émotion ?

Le sous-titre « expliquer est-ce excuser ? » reprend sous forme interrogative et plus abrupte un propos tenu par Manuel Valls, alors premier ministre, le 9 janvier 2016 lors d’un hommage aux victimes de l’attaque de l’Hyper Cacher 9 janvier 2015, deux jours après l’attentat contre Charlie Hebdo: « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Ce propos conduit à écarter les explications censées donner des circonstances atténuantes aux terroristes (un peu excuser) au risque d’offenser les victimes.

 

Expliquer est-ce excuser ? Ce pourrait un sujet de philosophie donné au baccalauréat sur la responsabilité individuelle au regard des déterminismes qui peuvent pousser à l’acte. Pour notre part, nous examinerons ce problème de la responsabilité des auteurs d’actes terroristes en le replaçant dans le contexte socio-politique du débat, d’où ces questions: quand et par qui l’affirmation « expliquer c’est un peu expliquer » est-elle énoncée? dans quel but ? avec quelles conséquences ? Face à cette accusation, quels sont ceux qui récusent cette prétendue « culture de l’excuse » que serait distillée par les chercheurs en sciences humaines ? S’agit-il simplement pour eux de prendre la défense des sciences humaines ? ou leur prise de position vient-elle s’inscrire dans le débat politique sur la lutte contre le terrorisme, et dans ce cas quelle est la portée de leurs interventions? Dans un premier temps, nous présenterons un essai de Bernard Lahire, qui dans un plaidoyer Pour la sociologie (La Découverte 2016) à destination du grand public, expose la nature du travail sociologique, en insistant notamment sur la distinction entre le plan de la connaissance et le plan du jugement : un chose est de chercher à expliquer le terrorisme, une autre est de juger les terroristes. Puis en référence aux débats autour de la prétendue « culture de l’excuse » qui serait propagée par la sociologie, dans les grands quotidiens nationaux et quelques hebdomadaires pour fin 2015 et début 2016 ainsi que sur les réseaux sociaux en particulier sur le blog de Catherine Kintzler avec la diffusion d’une critique de l’essai de Bernard Lahire par André Perrin, Agrégé IPR de philosophie, nous développerons notre réflexion sur l’usage politique des sciences humaines dans les débats citoyens sur la lutte qu’il convient de mener contre le terrorisme.

 

Revenons dans un premier temps sur le contexte du débat : la discussion sur les réponses politiques à donner pour lutter contre le terrorisme. Il a lieu dans la presse fin 2015-début 2016 à la suite des propos du premier ministre, celui que nous avons cité dans l’introduction mais aussi celui tenu antérieurement lors de la séance des questions au gouvernement au Sénat, le 26 novembre 2015, deux semaines après les attaques au Bataclan, dans plusieurs café-restaurants environnants et au stade de France. Interpellé par le sénateur Christian Favier (PCF) qui lui demandait quelles « politiques publiques » le gouvernement comptait mettre en œuvre « pour que toute la jeunesse, sans aucune discrimination, ni stigmatisation, puisse reprendre confiance en son avenir », Manuel Valls répondait : « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », « Ne donnons pas le sentiment (...) que parce qu'il y aurait des difficultés dans nos quartiers populaires, parce que la jeunesse n'aurait pas d'avenir, on pourrait trouver la moindre excuse et la moindre justification à ce qui s'est passé…Non! Parce que, sinon, ça voudrait dire qu'un jeune qui est en difficulté, qui a connu l'échec scolaire, qui est par ailleurs d'origine étrangère ou de confession ou de culture musulmanes, ou qui a été converti parce qu'il y a le poids (...) de l'islamisme ou du salafisme dans les quartiers, ce jeune, automatiquement, parce qu'il connaîtrait ces difficultés, irait directement vers la radicalisation ».

Manuel Valls en réagissant ainsi écartait la proposition du sénateur qui réclamait d’associer au pacte de sécurité, un pacte de solidarité et récusait les thèses invoquant le poids de l’environnement social, terreau d’émergence des djihadistes, dans un souci sans doute de préserver le consensus né de l’indignation légitime face au carnage perpétré par les terroristes. Le propos du premier ministre s’en prenait aux explications sociologiques qui mettent en avant les explications religieuses (l’endoctrinement salafiste) ou sociologique (la relégation économique et sociale des jeunes des banlieues) accusées d’être déterministes et d’évacuer la responsabilité individuelle des auteurs de ces crimes. Les sociologues ont alors réagi par la voix de leurs associations professionnelles, le journal Le Monde dans son édition du 14 décembre 2015 rend compte de la protestation des deux principales associations professionnelles (l’Association Française de Sociologie et l’Association des Sociologues Enseignants du Supérieur) qui demandaient au Premier ministre de s’expliquer sur ses propos et de s’en excuser. C’est dans ce contexte que paraît l’ouvrage de Bernard Lahire. Ce n’est pas une réponse aux propos de Manuel Valls car l’ouvrage était sous presse lorsque le premier ministre s’est exprimé sur le sujet mais une réplique à des propos d’hommes politiques de droite comme de gauche qui accusent cette discipline d’incarner une culture de l’excuse et plus directement une contre-attaque au livre de Philippe Val1 Malaise dans l’inculture (Grasset 2015), une diatribe agressive visant la sociologie et de la culture journalistique qui s’en inspire. L’ouvrage livre en effet une vision caricaturale de la sociologie, suspectée de dominer la sphère médiatique, de coloniser les esprits et de donner systématiquement raison aux personnes qui, dans notre société, sont dominées et ainsi des les déresponsabiliser en les considérant comme des victimes des inégalités sociales.

Bernard Lahire lui répond dans son essai en démontrant que la sociologie n’incarne pas une « culture de l’excuse », comme le sous-entend le propos de Manuel Valls et en expliquant pour le grand public l’objet et la méthode de sa discipline. Il importe pour le sociologue d’intervenir pour rappeler que la recherche scientifique n’a pas pour but de dire le bien ni le mal ou ce qu’il faut faire ou ne pas faire et pour montrer les effets socio-politiques d’une disqualification du savoir sociologique. C’est à partir de ce plaidoyer pour réhabiliter la sociologie aux yeux de l’opinion publique er des réactions qu’il a provoquées, que nous allons traiter des questions de fond sous-jacentes à cet affrontement entre politiques et sociologues, très médiatisé dans un contexte de renforcement de l’état d’urgence, décrété dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 et prolongé par les votes au Parlement et au Sénat. Ces questions de fond gardent une actualité, elles sont relatives à la nature des explications sociologiques, à l’impact de ces explications sur les jugements visant les auteurs de violences et enfin aux les relations entre sociologues et politiques envisagées dans le double sens : rôle des sociologues dans le débat et l’action publics et rapport des politiques aux savoirs sociologiques.

 

Dans son essai, Bernard Lahire rappelle d’abord que la sociologie fait l’objet d’attaques récurrentes l’accusant de diffuser une culture de l’excuse. Dans le chapitre 1 Accusée d’excuser : la sociologie mise en examen, Bernard Lahire cite des propos de journalistes et d’hommes politiques de droite (Sarkozy 2006 « en finir avec la culture de l’excuse permanente ») comme de gauche (Chevènement 2014 « je ne crois pas à la culture de l’excuse »), en France comme à l’étranger, Bernard Lahire cite, entre autres, deux présidents américains Ronald Reagan et George Bush.

De tels propos sont tenus en contexte (à la suite d’actes graves de délinquance ou d’attentats), les responsables politiques tiennent alors à « rappeler la loi et se montrer intransigeant », pour Bernard Lahire « cette attitude se conjugue mal avec la prise de distance, la réflexivité pour comprendre » p.11 « on pourrait pourtant attendre des dirigeants de sociétés démocratiques autant de capacités de réflexion que de capacités de démonstration verbale de leur puissance » p.16

Ces attaques récurrentes proviennent, selon le sociologue d’un mélange de méconnaissance de la sociologie (confusion entre le travail de description et d’interprétation avec, selon les cas, un travail de justification ou de dénonciation) et de résistance au potentiel critique de cette discipline (mise en lumière des inégalités et des rapports de domination et remise en cause de la vision abstraite d’une liberté individuelle ex : choix d’orientation).

L’accusation « culture de l’excuse » à l’encontre de la sociologie confond le plan de la connaissance et le plan moral

Bernard Lahire insiste : « Penser que chercher… les causes d’un phénomène, revient à « excuser, au sens de « disculper » ou d’ »absoudre » les individus, relève de la confusion des perspectives p. 36. Il convient de distinguer la perspective scientifique des perspectives morales ou judiciaires. La connaissance porte sur des faits (le travail scientifique a pour but de décrire et de comprendre des situations réelles sans dire si elles sont belles ou affreuses, sans conseiller ce qu’il faut ou ne faut pas faire), cela fait contraste avec la protestation humaniste et avec le travail du juge ou du policier qui se situent sur le plan normatif (ie qui se réfèrent à des valeurs, des normes, des obligations).

Contrairement au commissaire Maigret pour qui poursuivre le coupable n’interdit pas de chercher à comprendre, certains voudraient s’en tenir contre les terroristes aux mesures sécuritaires ou répressives. Mais distinguer ne signifie pas opposer les deux perspectives, ni les penser comme exclusives l’une de l’autre : « comprendre n’a jamais empêché par ailleurs de juger mais juger (et punir) n’interdit pas de comprendre » p. 44 Il convient de distinguer ce qui est compréhensible sociologiquement de l’attitude compréhensive moralement (ie tolérante). Pour aider à situer la perspective sociologique, Bernard Lahire fait référence au commissaire Maigret qui croit toujours en la possibilité de comprendre les actes les plus fous et qui recherche dans la famille, l’entourage, le passé… pour percer le mystère et saisir la logique de l’acte criminel. Ce qu’apprend le regard sociologique  c’est à «  replacer les intentions individuelles, bien réelles, dans des réseaux d’interdépendance passés et présents qui les ont structurées et les ont rendues possibles » p. 48

Cette prise de distance qui met entre parenthèses les jugements de valeur peut heurter certains lorsqu’elle conduit à examiner des actes d’une violence extrême sans se prononcer sur leur caractère inhumain. De tels actes provoquent légitimement l’indignation et la compassion à l’égard des victimes. Dans ces conditions, on peut concevoir que « la simple sortie du registre de l’émotion ou du discours de condamnation pour tenter de comprendre ce qui se passe est déjà suspecte de connivence avec les coupables et de déni des malheurs causés aux victimes et à leurs familles » p. 47. Mais Bernard Lahire n’oppose pas ces deux registres celui de l’émotion et celui de la compréhension car, pour lui, il est important de ne pas réagir au terrorisme seulement par l’émotion et par la condamnation. La perspective non normative du travail scientifique opère une prise de distance qui tempère les réactions épidermiques qui voient dans les terroristes des monstres et ouvre sur d’autres réponses possibles au terrorisme que la simple logique répressive, évidemment nécessaire quand il s’agit d’empêcher de nuire des assassins.

 

Bernard Lahire s’attache ensuite à présenter l’objectif et les méthodes de la sociologie. Il souligne l’élargissement des perspectives qu’apporte le regard sociologique.

Sa présentation se situe dans les prolongements des travaux de Bourdieu et de son équipe qui après avoir traité des statistiques des inégalités sociales notamment à l’entrée à l’université (Les Héritiers 1964) et analysé les mécanismes de reproduction sociale (La reproduction 1970) ainsi que la manière dont la dimension sociale imprègne nos manières d’être, d’agir et de penser (notion d’habitus2 La distinction 1979), se sont intéressé à l’expérience sociale des individus dominés dans notre société en pratiquant l’étude de cas individuels ( La misère du monde 1993). L’originalité des travaux de Bernard Lahire tient en ce qu’il insiste sur ce que la socialisation des individus peut avoir de multiforme voire de conflictuel3.  Dans le champ de la sociologie, sa position se résume assez bien dans cette définition qu’il donne de son travail de sociologue : « faire apparaître les forces et contre forces internes (dispositionnelles) et externes (contextuelles), auxquelles nous sommes continuellement soumis depuis notre naissance, et qui nous font sentir ce que nous sentons, penser ce que nous pensons et faire ce que nous faisons » p. 65 Ex les choix d’orientation

Cette perspective suppose de considérer l’individu non comme individu singulier que l’on peut isoler des milieux où il s’insère, mais de l’envisager comme un individu pris dans des réseaux de relation au sein de son environnement social.

La sociologie pense en relation : grâce à l’observation, l’enquête par questionnaire ou par entretien, la démarche comparative, elle fait apparaître la fabrication sociale des individus

Il en résulte un regard distancié et élargi qui met en question bien des fausses évidences ; la sociologie opère en effet une triple rupture avec la façon dont les medias et le sens commun abordent les faits sociaux. Cette triple rupture consiste à historiciser ces états de fait, à les désessentialiser et à les relativiser

  • Historiciser des états de fait en montrant les transformations de phénomènes sociaux considérés comme naturels, comme invariants : on ne naît pas dangereux terroriste, on le devient dans certaines circonstances à la suite d’expériences sociales multiples cf. le film La désintégration de Philippe Faucon 2012 cf. aussi un papa une maman/ variété des configurations familiales.

  • Désessentialiser les individus sont devenus ce qu’ils sont en relation à toute une série d’individus, groupes, institutions. Il faut toujours se méfier des appellations abstraites : SDF, illettrés, jeunes de banlieue qui semblent renvoyer à des réalités sociales alors qu’elles ne sont que des dénominations abstraites qui masquent ces parcours individuels. Même le sociologue doit se méfier de cette tendance à l’abstraction déréalisante : « Il faudrait toujours, accompagner les analyses théoriques, de cas qui montrent et décrivent concrètement, dans la réalité des pratiques, ce que peut produire l’accumulation des difficultés, des handicaps, des souffrances et des coups durs de toute nature » p. 70

  • Relativiser en montrant qu’il n’y a pas de causalités simples qui agissent mécaniquement (mais des déterminismes multiples qui se conjuguent ou se contrarient). Il s’agit de repenser la réalité en remontant aux conditions de possibilité d’une réalité qui semble s’imposer. « Telle qu’elle se présente à nous », fait remarquer Bernard Lahire, « la réalité enfouit souvent des choix, parmi d’autres possibles, qui la sous-tendent, et interdit de penser à de multiples réalités alternatives ou virtuelles qui sont en permanence écartées » p. 90 Il ne faut pas transformer le déterminisme en fatalité.

On le voit le regard sociologique refuse les explications simplistes du terrorisme ; il renvoie dos à dos les explications unilatérales qu’elles invoquent la barbarie des terroristes ou l’influence mécanique d’une cause sociale censée expliquer à elle seule leurs agissements. Citons un extrait qui résume la démarche sociologique telle que Bernard Lahire la définit : « À chaque fois elle fait apparaître les logiques présidant à des pratiques qui semblent au départ le simple fait du hasard ou du destin ( le choix du conjoint ou des amis, l’orientation scolaire ou professionnelle, les goûts culturels, alimentaires ou sportifs, etc.). Elle historicise des états de fait tenus pour naturels (tels que les différences entre hommes et femmes, les conflits de générations ou l’esprit de compétition). Elle désessentialise ou désubstantialise aussi les individus qui ne sont devenus ce qu’ils sont que reliés à toute une série d’autres individus, de groupes, d’institutions (sociologie des carrières délinquantes, des parcours artistiques ou sportifs singuliers, etc), compare et met en lumière les transformations de phénomènes considérés comme éternels invariants (tels que la famille nucléaire, le marché économique, l’amour, etc.). Et surtout, dans chaque cas, elle contredit les mensonges volontaires ou involontaires sur l’état du réel et défait les discours d’illusion » p. 86.

 

Le débat : la perspective sociologique, le libre arbitre et la responsabilité individuelle

Déployer l’enchevêtrement des causes qui conduisent au terrorisme comme le fait la méthode sociologique à laquelle se réfère Bernard Lahire, conduit-il à atténuer voire à nier la responsabilité des terroristes ? Conduit-elle à renoncer à imputer aux terroristes la responsabilité de leurs actes ? Le philosophe André Perrin dénonce l’ambiguïté de la position de Bernard Lahire sur ces questions. D’une part, dit-il, le sociologue, ménage la responsabilité des terroristes en distinguant le plan de la science du plan judiciaire : expliquer n’empêche pas, par ailleurs, de juger. D’autre part, il les dédouane de leurs responsabilité en replaçant leurs actes terroristes dans des réseaux de causes qui les déterminent ou leur confèrent une haute probabilité et en dénonçant ce qu’il nomme la fiction du libre arbitre (ch.3 la fiction de l’homo clausus et du libre arbitre). Cette position ambiguë vient, selon André Perrin, de ce que le sociologue emploie comme équivalents les termes d’expliquer et de comprendre, ce qui a pour conséquence de masquer la spécificité des sciences humaines qui traitent de phénomènes dans lesquels interviennent des choix et des décisions individuelles : « on n’accuse pas le météorologiste qui étudie les phénomènes climatiques de se rendre complice des tempêtes meurtrières, mais les sciences, humaines sont confrontées à des décisions humaines et les traiter comme des choses revient à annihiler les choix faits par les individus ». Face à un acte terroriste, on ne peut s’en tenir à des causes ou influences externes, il faut le relier à son auteur, à ses intentions, à ses stratégies, aux motivations qui l’ont poussé à agir : comprendre c’est saisir ces intentions et interpréter ces mauvais choix condamnables. Bernard Lahire, selon le philosophe, évacue cette dimension.

A cette critique, on peut répondre que Bernard Lahire tient compte des intentions individuelles puisqu’il étudie les conditions sociales multiples et pas toujours convergentes qui les ont rendues possibles. Possibilité n’est pas nécessité, ni fatalité : fort heureusement nombre de jeunes qui partagent les conditions sociales des auteurs d’actes terroristes, qui ont eu une socialisation familiale analogue ne sombrent pas dans la violence aveugle. Simplement, le sociologue, par méthode, ne peut invoquer la liberté et ses travaux le conduisent à relativiser la marge de liberté des individus qui peuvent être amenés à faire des choix contraints cf. travailler le dimanche. Le sociologue remet la question de la responsabilité individuelle dans les mains du juge et estime que sa discipline a pour rôle de pointer des réalités sociales qui fâchent ou des responsabilités collectives vite éludées par ceux qui accusent la sociologie d’entretenir une « culture de l’excuse. L’approche sociologique est moins rassurante que la vision répressive qui contribue souvent à couper radicalement le lien entre celui qui juge et celui qui est jugé cf. ancienne institutrice de Amedy Koulibali ou les éducateurs des frères Kouachi s’interrogent: Qu’est-ce qu’on a raté pour que les forces mortifères l’emportent sur l’élan de vie ? Dans sa neutralité, le regard sociologique invite à la nuance sans relativiser la violence. « C’est en étudiant de près le tissu des relations sociales et l’enchaînement des expériences que l’on comprendra ce qui fait que les uns tombent du mauvais côté (délinquance, criminalité, terrorisme etc.) et que les autres parviennent malgré les difficultés à être du bon côté (transfuges de classe, trajectoires individuelles ayant connu de grandes bifurcation, parcours de « résilients » à la suite de graves traumatismes etc.) » p.154. Quant à la marge de liberté sans laquelle il n’y a pas de responsabilité individuelle, le sociologue ne se prononce pas à ce sujet puisque la question de la liberté ne ressort pas du plan des phénomènes (Kant) ; en revanche, ses travaux ouvrent le champ de l’action en incitant à rechercher des réponses collectives et durables à la violence, différentes mais non exclusives de la réaction par la mise hors d’état de nuire des coupables. Bernard Lahire donne un exemple simple relatif à la prévention des accidents de la route, si on se focalise exclusivement sur la responsabilité des conducteurs (lutte contre la vitesse excessive, lutte contre l’alcool au volant, mesures qu’il convient de prendre évidemment), on laisse de côté d’autres facteurs qui peuvent réduire les accidents de la route : le développement des transports en commun, le contrôle de l’état des voitures, l’amélioration du réseau routier. La sociologie a pour mission de reformuler la manière de parler de la réalité sociale, elle le fait avec ses méthodes : problématisation, recours à l’observation, l’enquête ou l’entretien, analyse statistique.

 

Les sociologues : des intellectuels dans les débats et la lutte contre terrorisme

Quand Bernard Lahire publie son essai, il intervient dans le débat public, son propos est relayé par les medias. Il le fait pour contrecarrer les attaques dont la sociologie est l’objet et parce qu’il est convaincu que la sociologie peut être utile, comme la météorologie permet de prendre des mesures de prévention face aux tempêtes, la sociologie permet de porter un regard plus aiguisé et plus large sur le terrorisme. Connaître les lois de la nature a permis dans une certaine mesure de la maîtriser, connaître les lois sociales devrait permettre de répondre au terrorisme « en pensant radicalement, c’est-à-dire à la racine » p. 115, d’imaginer des solutions autres celles que l’on prend dans l’état d’urgence car mettre à l’écart les terroristes et leurs complices ne suffit pas pour « lutter contre les logiques qui ont rendu possibles les crimes, les incivilités, la délinquance ou les attentats poursuivent tranquillement leur déploiement. Comprendre sereinement ces logiques, c’est se donner la possibilité d’agir et, à terme, d’éviter de nouveaux drames » p.46

C’est dans cette optique aussi qu’à la demande du secrétariat d’Etat chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan, un rapport de 70 pages Recherches sur les radicalisations, les formes de violence qui en résultent et la manière dont les sociétés les préviennent et s’en protègent (auteur Alain Fuchs, président du CNRS et Athena alliance nationale des sciences humaines et sociales) a été rédigé et remis le 3 mars 2016 à la ministre de l’Education Nationale. Le rapport insiste sur le décalage entre le grand potentiel de l’enseignement supérieur et de la recherche en SHS qui contribue à une meilleure compréhension de ces événements voire à l’apport de solutions et la perception qu’en ont les décideurs publics et les réels moyens donnés aux acteurs de la recherche pour mettre en œuvre leurs propositions et solutions.

 

D’entrée de jeu : une affirmation

« La compréhension des causes et l’explication des raisons sont la meilleure façon de déterminer et de décider comment combattre le terrorisme ».

 

Le rapport synthétise ces travaux qui couvrent cinq domaines : les radicalisations/ le terrorisme contemporain/ les études sur le Proche et Moyen Orient/ les religions, la société, la laïcité/ intégration, discriminations et politiques publiques. Cet éventail replace l’essai de Bernard Lahire dans le champ plus large des différents travaux sociologiques qui portent sur le terrorisme. Coexistent plusieurs types d’explication : celles qui mettent en relation la violence terroriste avec l’islam radical, lesquelles privilégient le facteur religieux, celles qui la mettent en relation avec la relégation économique, sociale et ethnique des banlieues, ordinairement qualifiées de sociologique parce qu’elle met l’accent sur les inégalités sociales, celles qui la mettent en relation avec la révolte d’une partie de la jeunesse qui ne se reconnaît plus dans les modes de vie et les valeurs de la société française ou celles qui la mettent en relation avec la socialisation chaotique de certains jeunes issus de l’immigration, ces deux dernières relevant d’analyses psychosociologiques. A ces différentes approches, il convient d’ajouter les études géopolitiques sur les conflits entre l’Occident et le Moyen-Orient, les conflits issus de l’héritage postcolonial ainsi que les recherches historiques sur les différentes configurations du terrorisme, travaux qui opèrent une prise de recul temporel par rapport au terrorisme d’Al Quaïda ou de l’Etat islamique : l’OAS en France et en Algérie, l’ETA au pays Basque, l’IRA en Irlande, Sentier Lumineux au Pérou, Brigades Rouges en Italie (cf. Sociétés et terrorisme Michel Wieviorka Fayard 1988).

 

Méconnaissance de la portée des travaux en sciences humaines sur le sujet de la part des décideurs publics comme du grand public

Le rapport met en évidence les difficultés que rencontrent les décideurs publics à utiliser au mieux, et dans l’intérêt de la nation qui les a financés, les résultats, massifs et variés de la recherche publique. On ressasse souvent les mêmes recommandations. Il apparaît que le discours des ‘think tanks’, vivant partiellement de commandes publiques, comme les analystes médiatiques et des experts, trouvent très vite leur limites, perceptibles dans la répétition de guides de bonnes pratiques, de conseils ou des solutions qui tournent en boucle d’un rapport à l’autre. Il y a clairement de la place pour une autre méthode et une implication plus directe des chercheurs dans le processus de conception et de préparation de la décision politique, qui tienne compte de l’ensemble des compétences en train d’émerger dans la nouvelle génération des chercheur-e-s SHS, de l’engagement massif de la communauté SHS dont témoignent les résultats de l’appel CNRS Attentats-Recherche et de la pluralisation des recherches sur la sécurité et les libertés, domaine de recherche en profonde transformation grâce à l’implication croissante des recherches en SHS.

Et pour le grand public l’arbre souvent cache la forêt quand seuls quelques experts médiatisés se font entendre voire s’affrontent par voie de presse comme lors de la dispute dans les tribunes de l’Obs de deux spécialistes de l’Islam politique : Gilles Kepel qui insiste surtout sur l’influence de l’islam radical et Olivier Roy qui taxe son adversaire d’islamophobe et pour qui « il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam mais de l’islamisation de la radicalité ». Au-delà d’une coopération plus étroite entre chercheurs et décideurs publics, sans confusion des rôles, la temporalité politique n’est pas celle de la recherche, on peut espérer une diffusion plus équitable des conclusions des travaux sociologiques dans la presse et une reconnaissance de la qualité de certaines enquêtes journalistiques courageuses menées sur le terrain qui décrivent et qui relatent des parcours de jeunes tentés par le Djjhad, faisant ainsi preuve d’une des premières qualités du sociologue « une capacité une capacité de description et de narration de ce qu’il possible d’observer directement » p.122. Il est tellement tentant de disserter brillamment sur un sujet plutôt que de l’étudier patiemment. Mais pour bien observer, il faut apprendre à nommer les choses correctement : « dépourvu de catégories lexicales, l’œil de l’observateur ne peut trouver les moyens de se fixer avec précision sur les réalités observées » p. 123. C’est pourquoi Bernard Lahire propose pour la formation du citoyen d’entraîner dès l’école primaire les élèves à concevoir collectivement des enquêtes et à mener des entretiens sur des thèmes en lien avec leur environnement social (goûts musicaux…) « apprendre à être attentif, à développer une écoute patiente, compréhensive et curieuse, à relancer une discussion bon moment pour qu’elle puisse se poursuivre, voilà un moyen concret d’acquérir certaines valeurs qui, laissées à l’état de slogans démocratiques relèvent le plus souvent du simple prêchi-prêcha » p. 126. Ainsi des hommes politiques dont « on pourrait attendre… autant de capacités de réflexion que de démonstration verbale de leur puissance » p.16 aux citoyens dont il convient de former à l’esprit critique et aux vertus civiques, en passant par les chercheurs et les medias, responsables chacun dans leur domaine de la qualité professionnelle de leurs travaux, tous sont concernés par l’utilité pour une démocratie de préserver le rôle des chercheurs et par l’importance face aux problèmes sociaux de ne pas sacrifier à la seule logique répressive et d’envisager les solutions à long terme qui relèvent de la prévention (multiplier les places de prison ou encourager les peines qui diminuent les risques de récidives) : « les sciences sociales sont assez logiquement mal aimées des régimes conservateurs et éradiquées par les régimes dictatoriaux. On pourrait s’attendre à ce qu’elles soient défendues et promues par les responsables politiques des pays démocratiques, dans la mesure où elles servent la démocratie et sont soucieuses, le plus souvent, de ne pas servir à autre chose qu’à cela » p.127.

 

Nous avons montré les motivations et les conséquences de l’affrontement préjudiciable entre logique répressive et logique préventive à propos du terrorisme contemporain. Pour le dépasser, il faut du courage comme celui d’Hannah Arendt lorsqu’elle se rend au procès Eichmann à Jérusalem. Ce courage va pour certains jusqu’à l’éprouvante rencontre d’homme à homme avec les criminels, telle que l’a vécue l’archéologue prisonnier des khmers rouges, François Bizot, correspondant quelques années plus tard avec son geôlier à qui il devait sa libération, le tristement célèbre Douch devenu le chef des tortionnaires de la geôle implantée dans un lycée de Phnom Penh. Ne pas seulement dénoncer la violence mais débusquer l’inhumain au cœur de l’humain et au cœur du social pour ne pas sombrer dans le désir de vengeance (« vous n’aurez pas ma haine » Antoine Leiris, repris par le compagnon de Xavier Jugelé4) et pour s’attaquer aux racines de la violence aveugle, telle est la conclusion à tirer de l’essai de Bernard Lahire dont le propos reste d’actualité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 A la tête de Charlie Hebdo 1992-2009 puis de France Inter 2009-2014

2 Habitus : Faire du tennis, aimer les romans noirs, parler avec un accent… Pour Bourdieu, toutes nos manières d’agir, penser et sentir sont le produit de notre socialisation (famille, éducation), qui inscrit en nous un habitus, c’est-à-dire un ensemble de dispositions qui guident nos choix dans tous les domaines de l’existence. L’habitus agit de manière non-consciente, il est devenu une seconde nature : nous avons tellement intégré ces dispositions nous n’avons pas besoin de réfléchir pour faire des choix ajustés à notre condition. Revue Sciences Humaines

 

3 Cf. Tableaux de famille heurs et malheurs scolaires en milieux populaires 1995

L’homme pluriel. Les ressorts de l’action 1998

La culture des individus Dissonances culturelles et distinction de soi 2004

Dans les plis singuliers du social Individus, institutions, socialisations 2013

 

4 Tué lors de l’attentat du 20 avril 2017 sur les Champs Elysées

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