« Les pays émergents veulent se moderniser sans s’occidentaliser »

Pour l’anthropologue Maurice Godelier, des pays comme l’Inde ou la Chine s’annoncent comme les puissances hégémoniques de demain. En affirmant leurs identités culturelles, elles contestent le matérialisme et l’individualisme occidentaux.

Dans un monde marqué par le déclin des pays occidentaux, les pays émergents refusent de se laisser « dicter leurs conditions d’existence » et entendent « se construire un avenir identitaire propre », explique-t-il.

Nous assistons à deux mouvements : le repli des Etats-Unis et la montée en puissance des grands pays d’Asie comme l’Inde ou la Chine. Comment analysez-vous la nouvelle donne internationale advenue avec la disparition de l’URSS, dans les années 1990, puis la croissance des « pays émergents », dans les années 2000 ?

LE MONDE IDEES | 15.06.2018 à 14h31 • Mis à jour le 17.06.2018 à 12h27 | Propos recueillis par Anne Chemin

Le système global mondial capitaliste, qui repose sur la concurrence entre les nations, est en train de connaître un bouleversement majeur : nous assistons à la fin de quatre siècles de domination occidentale. Les Etats-Unis ne sont plus la superpuissance mondiale qu’ils étaient avant l’attentat contre les Twin Towers ou leurs échecs en Afghanistan, en Irak et en Syrie. De grands pays industriels et scientifiques comme l’Inde et la Chine sont désormais compétitifs au niveau mondial. Ces puissances montantes au sein du système capitaliste s’annoncent déjà comme les pays hégémoniques de demain.

Ce qui est nouveau, c’est que, une fois engagés dans l’économie capitaliste, ces pays affichent leur volonté de se moderniser sans s’occidentaliser. Ils disposent d’une économie solide, de pôles de recherche scientifiques modernes et d’universités réputées, mais ne veulent plus vivre dans un rapport subordonné à l’Occident et renier leur culture.

Le temps est venu, pensent-ils, de réaffirmer leur identité et de contester le matérialisme et l’individualisme de l’Occident. Pour se construire un avenir identitaire propre, ils puisent dans leur histoire et leur passé des coutumes, des religions ou des modes de vie qui avaient été mis en péril, attaqués ou même détruits par les valeurs occidentales.

Pourriez-vous nous donner des exemples de ce phénomène ?

Je pense notamment aux processus d’affirmation culturelle que l’on observe depuis quelques années en Chine, en Inde ou en Turquie. Un demi-siècle après Mao, qui rendait Confucius responsable de la stagnation de la Chine, le confucianisme est en pleine renaissance dans l’empire du Milieu.

Le même mouvement a lieu en Inde. Alors que Nehru, après l’indépendance, en 1947, avait instauré une séparation de l’Etat et de la religion inspirée par la Constitution britannique, le premier ministre, Narendra Modi, proclame que tous les Indiens doivent être hindous, que l’Inde est la terre nourricière des plus hautes formes de spiritualité humaine et qu’elle doit se poser en exemple face à l’Occident matérialiste.

Regardons également du côté de la Turquie : Erdogan s’efforce de mettre à bas la « modernité » construite dans les années 1920 par Atatürk, qui avait dissous le califat, occidentalisé l’écriture et séparé la religion et l’Etat. Ces trois pays revendiquent aujourd’hui leur propre philosophie de l’histoire.

Cette célébration des identités s’accompagne-t-elle nécessairement d’un rejet de l’Occident ?

Ces nouvelles puissances économiques et militaires tracent des lignes rouges que les Occidentaux sont priés de ne pas franchir. Pour la Chine communiste de Xi Jinping, cette ligne rouge est la démocratie libérale : tout en pratiquant un capitalisme offensif et efficace, elle rejette la démocratie pluripartiste, la liberté de la presse, l’autonomie des syndicats, les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs et la liberté d’expression.

En Arabie saoudite, la ligne rouge est l’islam : cette royauté dont l’économie repose sur le pétrole, et qui s’enrichit en l’exportant sur le marché mondial, ne tolère aucune autre religion sur son sol. La terre du royaume, qui a été foulée par le prophète, est considérée comme sacrée – elle est, d’ailleurs, le centre du pèlerinage à La Mecque de tous les musulmans du monde, sunnites et chiites.

Vous estimez que le modèle de ce processus auquel nous assistons est le Japon de la fin du XIXe siècle. Pourquoi ?

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Maurice Godelier : "Les pays émergents veulent se moderniser sans s'occidentaliser"

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