Libéraux contre populistes, un clivage trompeur

Le Monde diplomatique

Septembre 2018, pages 1, 22 et 23

 

DIX ANS APRÈS LA CRISE FINANCIÈRE

Les réponses apportées à la crise de 2008 ont déstabilisé l’ordre politique et géopolitique. Longtemps perçues comme la forme ultime de gouvernement, les démocraties libérales sont sur la défensive. Face aux « élites » urbaines, les droites nationalistes mènent une contre-révolution culturelle sur le terrain de l’immigration et des valeurs traditionnelles. Mais elles poursuivent le même projet économique que leurs rivales. La médiatisation à outrance de ce clivage vise à contraindre les populations à choisir l’un de ces deux maux.

PAR SERGE HALIMI & PIERRE RIMBERT

BUDAPEST, 23 mai 2018. Veste sombre un peu ample et chemise violette ouverte sur un tee-shirt, M. Stephen Bannon se plante devant un parterre d’intellectuels et de notables hongrois. «La mèche qui a embrasé la révolution Trump a été allumée le 15 septembre 2008 à 9 heures, quand la banque Lehman Brothers a été contrainte à la faillite. » L’ancien stratège de la Maison Blanche ne l’ignore pas : ici, la crise a été particulièrement violente. «Les élites se sont renflouées elles-mêmes. Elles ont entièrement socialisé le risque, enchaîne cet ancien vice-président de la banque Goldman Sachs, dont les activités politiques sont financées par des fonds spéculatifs. Est-ce que l’homme de la rue a été renfloué, lui ? » Un tel « socialisme pour les riches » aurait provoqué en plusieurs points du globe une « vraie révolte populiste. En 2010, Viktor Orbán est revenu au pouvoir en Hongrie » ; il fut « Trump avant Trump».

Une décennie après la tempête financière, l’effondrement économique mondial et la crise de la dette publique en Europe ont disparu des terminaux Bloomberg où scintillent les courbes vitales du capitalisme. Mais leur onde de choc a amplifié deux grands dérèglements.

Celui, en premier lieu, de l’ordre international libéral de l’après-guerre froide, centré sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), les institutions financières occidentales, la libéralisation du commerce. [...]

Premièrement, l’internationalisation de l’économie n’est pas bonne pour tous les pays, et pas meme pour une majorité des salariés en Occident. L’élection de M. Trump a propulsé à la Maison Blanche un homme depuis longtemps convaincu que, loin d’être profitable aux États-Unis, la mondialisation avait précipité leur déclin et assuré le décollage de leurs concurrents stratégiques. Avec lui, « L’Amérique d’abord » a pris le pas sur le « gagnant-gagnant » des libre-échangistes. Ainsi, le 4 août dernier, dans l’Ohio, un État industriel habituellement disputé, mais qu’il avait remporté avec plus de huit points d’avance sur Mme Hillary Clinton, le président américain rappela le déficit commercial abyssal (et croissant) de son pays — « 817 milliards de dollars par
an ! »
—, avant d’en fournir l’explication : « Je n’en veux pas aux Chinois. Mais même eux n’arrivent pas à croire qu’on les a laissés à ce point agir à nos dépens ! Nous avons vraiment reconstruit la Chine ; il est temps de reconstruire notre pays ! L’Ohio a perdu 200 000 emplois manufacturiers depuis que la Chine a [en 2001] rejoint l’Organisation mondiale du commerce. L’OMC, un désastre total ! Pendant des décennies, nos politiciens ont ainsi permis aux autres pays de voler nos emplois, de dérober notre richesse et de piller notre économie. »
[...]

 

Le peuple choisit, mais le capital décide. En gouvernant à rebours de leurs promesses, les dirigeants libéraux, de droite comme de gauche, ont conforté ce soupçon à l’issue de presque chaque élection. Élu pour rompre avec les politiques conservatrices de ses prédécesseurs,
M. Obama réduit les déficits publics, comprime les dépenses sociales et, au lieu d’instaurer pour tous un système public de santé, impose aux Américains l’achat d’une assurance médicale à un cartel privé. En France, M. Nicolas Sarkozy retarde de deux ans l’âge de la retraite qu’il s’était formellement engagé à ne pas modifier ; avec la même désinvolture, M. François Hollande fait voter un pacte de stabilité européen qu’il avait promis de renégocier. Au Royaume-Uni, le dirigeant libéral Nick Clegg s’allie, à la surprise générale, au Parti conservateur, puis, devenu vice- premier ministre, accepte de tripler les frais d’inscription universitaires qu’il avait juré de supprimer. [...]

 

Le désenchantement relatif à l’utopie des nouvelles technologies ajoute encore à l’amertume des amateurs de sociétés ouvertes. Hier célébrés comme les prophètes d’une civilisation libérale- libertaire, les patrons démocrates de la Silicon Valley ont construit une machine de surveillance et de contrôle social si puissante que le gouvernement chinois l’imite pour maintenir l’ordre.

L’espoir d’une agora mondiale propulsée par une connectivité universelle s’effondre, au grand dam de quelques-uns de ses communiants d’antan : « La technologie, par les manipulations qu’elle permet, par les fake news, mais plus encore parce qu’elle véhicule l’émotion plutôt que la raison, renforce encore les cyniques et les dictateurs », sanglote un éditorialiste (16).

 

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