Pour un nouveau grand récit mondial

Pour un nouveau grand récit mondial nourri des valeurs

sources de l’humanité,
condition de la survie de notre espèce.

I. Un cruel constat : Les humains d’aujourd’hui sont orphelins de grands récits adaptés au contexte du XXIème siècle

Dans l’histoire humaine les récits ont toujours joué un double rôle sociétal essentiel : d’une part une fonction ciment (en fournissant une grille de lecture partagée du réel, ils créent de la communication et du lien au sein des groupes humains), d’autre part une fonction levier (ils confèrent du sens à l’action collective et nourrissent les motivations individuelles). En quelques décennies les grands récits traditionnels, qu’ils soient religieux, philosophiques ou politiques se sont affaissés.

L’histoire ancienne et récente nous fournit des exemples divers et souvent tragiques de ces grandeurs et décadences.
Sans le récit eschatologique chrétien, jamais les croisés ne seraient partis reconquérir la Terre Sainte. On voit mal le christianisme d’aujourd’hui inspirer pareils sacrifices !

Sans l’imaginaire fasciste, jamais le peuple allemand nazifié n’aurait traduit en acte, au prix d’un effroyable carnage, le mythe d’un Reich pour 1000 ans qui n’en a duré finalement que 12 ! La fascination et l’activisme de certaines minorités pour une organisation fasciste des sociétés suffiraient-ils à obtenir l’adhésion, ou a minima le consentement, des majorités individualistes des sociétés actuelles ?

Durant 50 ans «la grande lueur venue de l’Est» (c’est ainsi que Romain Rolland nomma la révolution russe d’octobre 1917) a ébloui le prolétariat mondial et aveuglé de façon persistante une partie de l'intelligentsia internationale. Cette lueur, désormais bien pâle du fait de son bilan «coûts-bénéfices» globalement négatif, inspire-t-elle encore au delà du cercle restreint des nostalgiques ?

Dans les années 1970, revigoré par le reflux massif des grands récits précédents, le libéralisme sans entrave s’est vite autoproclamé «nouvel horizon indépassable». Au terme de près de 50 ans de toute puissance mondiale, il montre aujourd’hui ses cruelles limites. Quelques grands consortiums mondiaux siphonnent la valeur produite par le travail des hommes et creusent ainsi d’abyssales inégalités qui minent les tissus sociaux. L’ADN du libéralisme, fondé sur l’addiction consumériste donc la croissance sans fin, apparaît chaque jour davantage en flagrante contradiction avec l’évidente finitude du monde et de ses ressources. Une partie grandissante de la jeunesse, inquiète des conséquences du changement climatique sur notre oecoumène présent et futur, en conteste radicalement le paradigme.

 

Certes aucun des récits religieux n’est à ce jour complètement démonétisé, mais tous ont perdu leur enracinement territorial exclusif, et leur attractivité idéologique faiblit. L’Islam semble ne pas être concerné par le déclin des grands récits religieux. Mais sa poussée fonctionne sur un mode réactionnel contre un Occident perçu comme dominateur et humiliant, ou bien s’impose dans certaines zones par la contrainte physique. Pour sa part le catholicisme, mal à l’aise sur les questions de sexualité et mondialement empêtré dans les affaires de moeurs de son clergé, peine à contenir son hémorragie dans ses bastions historiques. Les évangélistes, qui sont très actifs dans certaines parties du monde, se discréditent souvent en mélangeant affairisme et croyance. Le judaïsme demeure très minoritaire et vire au repli sur soi nationaliste autour de l’Etat d’Israël. Les religions de

l’Asie, portées par un vent de sympathie en Occident, occupent de plus en plus un créneau de techniques du bonheur individuel, voire individualiste, aux antipodes de la fonction holiste des grands récits religieux.

Quant aux récits politiques actuels, la très médiocre qualité de la plupart de leurs narrateurs-acteurs plombe leur pouvoir d’attraction sur les populations.

Du fait de ces forts déclins, nous vivons un moment de l’histoire humaine de profond déficit de sens partagé, visible et mobilisateur. Dans le même temps, les défis de survie de l’espèce humaine n’ont jamais été aussi prégnants.
Ces défis procèdent d’une situation née de la conjugaison de quatre facteurs :

Le réchauffement climatique d’origine anthropique qui menace le substrat même de l’espèce humaine ;
La hausse démographique mondiale qui accroît la dégradation de ce substrat et nourrit les vagues migratoires déstabilisantes vers les «zones attractives» (Europe, Amérique du Nord) ;

L’intelligence artificielle qui démultiplie la capacité de nuisances de quelques individus sur les sociétés organisées, menace l’homme de marginalisation dans tous les processus de production et de décision. L’I.A. ouvre en outre le risque pour chacun de se voir «hacké» au plus intime de soi même ;

La disruption technologique désormais endémique et mondiale qui sans cesse bouleverse les organisations du travail, fragilise les démarches éducatives sensées préparer l’avenir des plus jeunes et insécurise gravement les individus, notamment les moins aptes à affronter le flux permanent des nouveautés.

A défaut d’une reconquête mondiale de sens et de valeurs partagés, relever ces défis d’ampleur s’avérera tout simplement impossible.
Cette reconquête se heurte à une inquiétante contradiction temporelle. La construction d’un grand récit pour décrypter et affronter la complexité du monde ni ne se décrète par un clic de souris, ni ne peut trouver sa source dans un illusoire retour nostalgique au «bon sens» partagé, déjà là et à portée de main. Les idées nouvelles ont besoin de temps pour sédimenter, s’organiser en une narration cohérente, se diffuser et percoler dans les esprits. Mais le réchauffement climatique, la croissance démographique, le déploiement de l’intelligence artificielle et la disruption technologique progressent tel un cheval au galop.

Nous sommes donc pris en tenaille entre deux temporalités que tout oppose. Aussi pour agir convient-il de se donner une priorité forte.

II. Un impératif de premier ordre : Créer les conditions d’émergence d’un nouveau récit planétaire

Comment réussir cette démarche ?
Il importe d’éviter les fausses pistes, qui ne sont que cautères sur jambe de bois, au profit de pistes plus fécondes.

Deux fausse pistes :

Les nouveaux dogmes venus d’en haut qui enrégimentent les masses. Les pratiques du gouvernement chinois actuel en constitue un bel exemple : on assiste à un développement massif de la surveillance des individus grâce aux nouvelles technologies (smartphones inondés de propagande, reconnaissance faciale, analyse méthodique et à

grande échelle des échanges électroniques...). Ces nouveaux dogmes placent le curseur du côté du contrôle violent et non de l’adhésion volontaire. Leur efficience sociétale est donc limitée car les humains coopèrent toujours mieux et plus lorsqu’ils se sentent respectés plutôt que surveillés.

La simple addition des récits individuels constitue la seconde fausse piste. Cette vision, libertarienne dans ses fondements, touche vite à ses limites car en société, comme en biologie et en psychologie, le tout est plus que la somme des parties. Sans ciment ajouté un mur de sable ne tient pas longtemps. Un récit sociétal est collectif ou il n’est pas.

Des pistes fécondes :

Les grands récits du passé étaient tous circonscrits à des espaces plus ou moins grands. Ces récits alimentaient la conviction d’un groupe ou d’un peuple qui y habitait d’être supérieur aux autres peuples, conviction qui pouvait justifier domination et violence envers ces derniers. En cas d’effondrement d’un peuple, un ou plusieurs autres peuples reprenaient le flambeau, parfois sur des territoires éloignés, ce qui assurait ainsi la pérennité de l’espèce humaine.

Avec la mondialisation et sa soeur jumelle la crise écologique planétaire, le contexte est tout autre. Si une partie de l’humanité venait à s’effondrer, elle entraînerait tous les humains dans sa chute. Il n’y a plus d’arrière monde de nature à servir de terreau pour relancer une nouvelle civilisation. C’est l’espèce dans sa globalité qui est menacée.

La voie est donc étroite : Il convient de créer les conditions de l’émergence d’un récit partagé de dimension planétaire, qui mobilise toute l’espèce humaine et qui soit débarrassé du poison de la supériorité supposée d’un groupe sur l’autre. Ce récit doit donc privilégier la coopération sur la domination au nom de la protection des communs sur le temps long.

Pour fonder ce nouveau grand récit, il importe, par delà les différences de culture, de frontières, d’intérêts momentanés, de retourner aux valeurs sources de l’humanité présentes en chaque homme et telles que les sociétés humaines premières confrontées à la survie les ont activées. A titre d’exemple, Marcel Maus dans son Essai sur le don a montré l’efficacité de la trilogie «donner recevoir et rendre» dans les sociétés Inuit.

Le retour à ces valeurs sources paraît le seul moyen de générer un mieux être sociétal global et ainsi de mieux armer les humains pour affronter les défis de la crise écologique. En effet seul un grand récit autour de ces défis, qui soit à la fois «fondé sur» et «vecteur de» ces valeurs, permettra aux peuples d’accepter les renoncements et les efforts nécessaires au sursaut indispensable à la survie de l’espèce. Seul un grand récit pertinent nous donnera l’élan pour nous affranchir individuellement et collectivement du pseudo confort de la politique de l’autruche.

Revenir aux valeurs sources de l’humanité n’est donc pas seulement un impératif moral pour réduire les inégalités scandaleuses. C’est une condition sine quo non de résilience collective. Quand la maison brûle, les habitants doivent oublier chicayas, privilèges et jalousies, pour retrouver au fond d’eux-mêmes la force collective leur permettant ensemble d’éteindre l’incendie et de reconstruire la maison !

Mais comment faire partager ces valeurs fondatrices qui sont à contre-courant de l’idéologie actuellement dominante de la concurrence de tous contre tous, idéologie qui monopolise au plus profond nos imaginaires modelés par un conditionnement de masse ? Comment ces valeurs sources, qui ont bien fonctionné au sein de groupes humains restreints, peuvent-elles se diffuser et modeler les interactions de 7,5 milliards d’individus ? Ces questions d’importance renvoient à la méthode à mettre en place.

III. Une méthode : Eduquer dès le plus jeune âge aux valeurs sources de l’humanité pour donner racines et force à ce grand récit :!

Pour bien identifier ces valeurs, on peut les regrouper en cinq champs. Chacun de ces champs peut et doit faire l’objet de démarches éducatives transculturelles.
!
! Bien se connaître

C’est une version revisitée du «connais-toi toi même» socratique. Se connaître soit même relève de trois plans :
! - Intellectuel : Apprendre à connaître comment je vois le monde, notamment les biais cognitifs qui me handicapent.

! - Affectif : Apprendre à s’analyser, connaître sa part obscure pour la maîtriser. Comme Médée, on peut voir le bien, l’approuver mais faire le mal. Apprendre à contenir ses «passions tristes» au sens de Spinoza (colère, jalousie, cupidité...) ne signifie pas les éradiquer mais faire en sorte qu’elles ne s’imposent pas comme l’horizon indépassable de notre rapport aux autres. Pour y parvenir, il faut construire son gendarme intérieur contre la dérive du «jouir sans entrave».

! - Physique : Apprendre à ne pas subir son corps mais à le vivre harmonieusement en en connaissant au mieux le fonctionnement le plus intime (alimentation, repos, respiration, vie végétative...)

! Bien connaître les autres pour coopérer en confiance avec eux.

Cela signifie :

  • !  - Apprendre à se parler, à débattre, à échanger dans le respect des différences.

  • !  - Faire identifier les valeurs de coopération par les enfants dès le plus jeune âge au travers des grands textes, des narrations, de réflexions sur l'actualité et mettre en oeuvre concrètement ces valeurs par des exercices simples au quotidien.

! - Eduquer à l’empathie comme plaisir de sociabilité : reconnaître l’autre en moi et moi en l’autre. Cela permet de lutter contre le stress sociétal qui dégrade la vie de chacun et empêche d’identifier les défis planétaires communs et donc de les relever.
!
!
Comprendre et apprécier le temps long
Sortir de l’addiction au court-termisme maladif que les nouvelles technologies ont exacerbée depuis deux décennies et qui souvent bloque la recherche de solutions durables.

! Se réinsérer dans la nature qui constitue notre horizon commun et indépassable. Nous ne sommes pas «comme maître et possesseur» de la nature ainsi que le prétendit Descartes, mais une partie de la nature, comme lui opposa Spinoza. Les imaginaires des sociétés dites premières (Aborigènes d’Australie, Indiens d’Amérique...) constituent des sources de sagesse pour faire contrepoids à la vision prométhéenne dominante qui a débouché sur l’hybris collective de l’anthropocène si dangereuse pour l’humanité.

! Mettre en oeuvre ces valeurs concrètement dès le plus jeunes âge pour en mesurer les bienfaits.
Pour ce faire, il faut inciter très tôt les enfants à réaliser des projets concrets de coopération pour qu’ils en saisissent les avantages collectifs et individuels.

IV Cinq questions en suspens :

Privilégier le levier des valeurs, est-ce pertinent et efficace ? Oui car, comme le défi de survie de l’espèce nécessite de développer un esprit de responsabilité collective et partagée, il est indispensable d’entrer par le haut des motivations humaines, pour permettre à chacun de dépasser les conflits d’intérêts primaires. Cet effort vers une forme de sagesse, que chaque humain devra désormais accomplir, fut des millénaires durant, l’apanage d’une élite philosophique. Mais comme en quelques décennies les avancées scientifiques et techniques ont démultiplié de façon vertigineuse le pouvoir de nuire de chacun contre tous, il urge de «démocratiser» cet effort de sagesse. Cette réponse par le haut constitue donc bien l’indispensable «contrepoids/contrepoison» aux risques actuels encourus par l’espèce humaine.

Comment mettre en place l’éducation à ces valeurs ? Au sortir de la seconde guerre mondiale, les nations ont su créer des organismes mondiaux pour assurer les fonctions régulatrices perçues comme nécessaires à l’humanité : ONU, OMC, FMI, Banque Mondiale... Les nouveaux défis évoqués ci dessus appellent la création d’une organisation mondiale de l’éducation (OME) qui aille plus loin que l’UNESCO et qui, dans tous les pays, serve de vecteur à l’éducation dès la petite enfance aux valeurs fondatrices de l’humanité.

Cette quête d’un consensus mondial ne présente-telle pas un risque d’ethnocentrisme ? Certes mais ce risque doit d’autant moins nous paralyser que la création d’une OME permettra une très féconde convergence entre les cultures. Convergence ne signifie en rien uniformisation sur le modèle de telle ou telle culture. En outre n’existe-t-il pas des structures mentales anthropologiques communes à toutes les civilisations humaines susceptibles d'alimenter cette convergence ?

Ne sommes-nous pas confrontés à un cercle vicieux entre le grand récit à construire et les valeurs sources à diffuser ? Le récit est-il premier ou bien sont-ce les valeurs ? L’un appelle l’autre et l’autre appelle l’un. L’important est d’amorcer leur émergence conjointe. Le grand récit illustrera les valeurs et les valeurs nourriront le grand récit en un cercle vertueux.

A vouloir construire des valeurs communes à tous les humains en réponse à la globalisation et au défi écologique planétaire, ne risque-t-on pas de tomber dans un dangereux totalitarisme axiologique ? L’histoire nous a enseigné qu’en la matière l’enfer est pavé de bonnes intentions. Les révolutions jusqu’à la «perfection du bonheur» ont tourné au cauchemar de la terreur. Le meilleur des mondes s’est mué en enfer... Pour pallier ces risques, l’éducation aux valeurs sources de l’humanité devra se doter de systèmes de contrepoids éthiques qui bannissent les contraintes physiques, les manipulations idéologiques, la captation du vivant au profit de lobbys...

La libre adhésion éclairée doit demeurer le moteur.

Bernard Januel
Sympathisant du cercle Condorcet

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