La question de l'identité et des identités

Le 29 septembre 2016 : Anne Marie Hubat Blanc - La question de l'identité et des identités

 

Abstract :

La récente polémique autour du costume islamique a fait rebondir la question de l'identité, ou des identités, en particulier dans le contexte de la pré-campagne présidentielle, où plusieurs futurs candidats font de la surenchère sur ce thème. A l'opposé, des spécialistes de sciences humaines, des juristes et des associations défendent les droits de la personne et s'inscrivent contre l'idée d'identités communautaires, en particulier contre le terme de "communautarisme" galvaudé.

Déjà, à la suite des attentats de Charlie et de l'Hyper Cacher au début de l'année 2015, une polémique avait opposé dans la presse un politologue affirmant l'existence de malaises identitaires, et des spécialistes de sciences humaines dénonçant une forme de "culturalisme" qui masquerait la réalité essentiellement économique des problèmes.

Il semble de la notion d'identité culturelle soit devenue taboue depuis 2007, avec la création d'un ministère de l'identité nationale et de l'immigration, justement dénoncé pour l'amalgame lisible dans son intitulé entre le thème identitaire et celui de l'immigration. Cependant de sérieuses études font état de "fractures identitaires", pour expliquer autant des cas de radicalisation que des réactions xénophobes. Elles montrent que dans notre société démocratique, où l'individu l'emporte pour la définition de ses droits, sur l'appartenance communautaire, chacun construit son identité en fonction de ses diverses appartenances, familiale, professionnelle, religieuse, politique, intellectuelle ou autre. Mais en période de crise, cette construction s'avère souvent difficile.

Le débat engage à la fois la compréhension des revendications religieuses des musulmans et des réactions qu'elles suscitent, mais aussi plus profondément le lien entre culture et politique, au sens le plus large de ces termes. Pour ce qui est du rapport entre religion et politique, la loi de 1905 reste la référence. Mais si elle engage la notion de laïcité, la question de l'identité ne s'y réduit pas.

Pour le citoyen, il est difficile de s'y retrouver; aussi tenterai-je de faire brièvement l'histoire de ce débat, pour faire ressortir clairement quelques notions qui permettent de se repérer.

 

Texte de l'intervention :

·       Sujet brûlant, notion complexe, renvoyant à diverses réalités qui touchent aux problèmes de religion et de laïcité, en particulieer s'agissant de l'islam. Il y sera fait allusion, sans s'étendre sur ces problèmes spécifiques

 

1°) Quelques définitions: on entend et on lit des termes pas toujours clairs

·       identité

- en philosophie notions même/autre => question de l'être et des essences; pas abordé ici

- au plan juridique, état civil. Notions pas abordées ici.

- en sociologie et ethnologie, notions de cultures et de communautés d'appartenance

- en psychologie, construction de la personnalité par identifications

·       multiculturalisme: au moins 2 sens: diversité culturelle, et différences de statuts juridiques

·       culturalisme: doctrine d'anthropologues américains soulignant la spécificité culturelle des indiens; certains psychanalistes ont intégré cette dimension: la personnalité est intrinsèquement liée à une culture intériorisée dans la petite enfance => dérive "essentialiste", conception fixiste des cultures, avec les risques d'intolérance respective

·       communautarisme: communautés fermées ayant leurs propres règles, voire leur droit.

·       assimilation: dans la France coloniale en particulier, projet d'acculturer les colonisés à la culture de la métropole considérée comme supérieure ("porter les Lumières au monde resté dans l'obscurité"); plus généralement, faire que les étrangers deviennent "comme nous"

·       intégration: admission des étrangers avec leurs coutumes, à la seule condition de leur adaptation à nos lois; plus largement, adaptation à la société.

2°) Le débat: Bouvet, Guilluy et leurs contradicteurs: le débat est politique

 

·       Laurent Bouvet, prof de sciences politiques à Versailles, a appartenu à la "Gauche populaire", mouvance interne au PS, en réaction contre la tendance "Terra Nova": Olivier Ferran recommandait de se fonder, non plus sur les classes populaires, dispersées, dépolitisées, abstentionnistes ou votant FN, mais désormais sur les classes moyennes. Contre l'économisme hérité du marxisme, Bouvet reconnaît à côté des causes économiques des difficultés sociales, des causes culturelles

 

·       Christophe Guilluy, géographe indépendant, consultant, ayant fondé son propre institut, introduit l'opposition métropoles/périphéries: les premières sont les grandes villes, avec leur conurbation, qui sont dynamiques, profitent de la mondialisation des échanges, et concentrent toutes les institutions sociales et culturelles; la "France périphérique" est présentée comme un désert où vivent ceux qui ne peuvent habiter en ville du fait du prix du foncier, et fuient les banlieues insécurisées, lesquelles font partie des métropoles. Guiluy est particulièrement critique, comme la démographe Michèle Tribalat, sur les "bobos" qui cohabitent avec des immigrés, et défendent la diversité, sans se mélanger à eux.

 

·       Les critiques émanent principalement de sociologues:

- sur les banlieues, il est facile de montrer, à partir de statistiques, que leurs habitants, en majorité issus de l'immigration, sont les plus défavorisés, au niveau de l'emploi, des revenus, du patrimoine de l'accès à la culture et aux diplômes, même si certains réussisent.

- dans les zones périurbaines, des enquêtes menées dans des lotissements montrent la diversités des situations; ce ne sont pas des déserts, des centres commerciaux, des antennes des services publics et des établissements scolaires se sont installés; d'autre part, ces nouvelles agglomérations ne sont pas homogènes ethniquement, des familles issues de l'immigration y vivent. (Mais périphéries chez Guilluy se distingue de périurbain.)

- les quartiers "gentrifiés" des villes ne correspondent pas à la description caricaturale qu'implique le terme de "bobo", bourgeois bohème: phénomène apparu à New York, dans les années 60, et en France après 68: dans les années 70/80, des membres des classes moyennes plus riches en capital culturel qu'en capital financier, s'installent dans les locaux laissés par des artisans ou des industries fermées, les réhabilitent, souvent avec difficulté, et créent une mode qui attire promoteurs et bourgeoisie aisée, ce qui fait monter le prix du foncier.

 

3°) Les problèmes réels

 

·       contre l'essentialisation des cultures, qui verrait l'intégration de certaines populations impossible du fait de leur culture, religieuse en particulier, incompatible avec celle de l'Occident. Cette posture n'est pas propre à la droite et à l'extrême droite, mais se trouve aussi chez certains militants issus de l'immigration, comme les "indigènes de la République". A côté, bien qu'à l'opposé, de ceux qui revendiquent le retour aux "racines chrétiennes", se trouvent aussi ceux qui revendiquent un islam identitaire, et refusent les droits de l'Homme, et la laïcité qui en découle (et certaines femmes refusent à ce titre l'égalité homme/femme). L'anthropologue Jean-Loup Amselle, africaniste, montre que des "cultures pures" n'ont jamais existé, que des "branchements" existent partout, que le terme même de métissage est trompeur, parce qu'il présuppose des entités "pures" avant le mélange. D'autres anthropologues ont montré que le refus de la domination coloniale ne peut empêcher que des hybridations se soient faites entre métropoles et sociétés indigènes, avec des influences culturelles en particulier. De ce point de vue, on a raison d'affirmer, comme le fait Roger Martelli, que "l'identité c'est la guerre", quand elle se définit comme entité exclusive.

 

·       L'insécurité culturelle, par quoi Bouvet a soulevé la polémique, est pourtant mentionnée par des spécialistes non suspects d'alimenter l'exclusion:

- Certains sociologues parlent de "paniques morales", à la suite d'études américaines, notamment à propos du succès de la "manif pour tous": l'évolution et la diversité des structures familiales inquiètent en déstabilisant des repères anthropologiques vécus comme immuables; de même, des psychologues interprètent l'homophobie comme une réaction à l'anxiété de personnes mal assurées de leur identité sexuelle.

- le psychanalyste franco-tunisien Fethi Benslama parle de "fractures identitaires" que viendraient combler l'islam radical; ce qui confirme le témoignage d'un ouvrier turc, dans l'enquête rapportée dans Les banlieues de l'islam il y a 30 ans: "(...) J'ai mené une vie de vagabond, à droite et à gauche. Comme les poissons qui se jettent partout, dans toutes les directions, après les dynamites (...)" Il dit avoir vécu jusqu'à son mariage dans une grande instabilité, incapable de se fixer ni de gagner se vie. Mais c'est surtout à la religion qu'il dit devoir son évolution: " Je me suis rendu compte que ma maturation n'est pas vraiment due à mon mariage, mais que dans certains endroits, j'avais abondamment entendu parler de l'islam.". Un ouvrier tunisien affirme qu'être musulman lui permet de lutter contre "la dépersonnalisation qu'on sent autour de nous, où chacun est réduit à être (...) un travailleur, (...), quelqu'un qui remplit uniquement une tâche matérielle(...) Le fait d'être musulman donne (...) une grande dimension de sécurité intérieure qui nous permet (...) d'être mieux armé contre les agressions extérieures". Maryam Borghée fait un constat analogue sur la réassurance consécutive au port du voile pour ses enquêtées. Enfin, Samir Amghar montre comment la restauration de l'image de soi, non seulement à ses propres yeux, mais aux yeux des autres dans le quartier, est le bénéfice de celui qui choisit la voie salafiste quiétiste.

- Laurent Mucchieli montre que "la construction de l'identité délinquante est un processus psychosocial qui passe par la rationalisation de l'opposition à un modèle jugé inaccessible et vise une revalorisation identitaire du sujet." C'est donc pour pallier l'insécurité personnelle créée par une situation sociale de marginalisation que le jeune évolue vers la délinquance, dans l'affirmation d'une marginalité assumée: "Il s'agit (...) de sortir de l'anxiété, de la honte, et de la dépression en affirmant et en affichant un contre-modèle et une contre-identité".

 

Difficultés de l'identité plurielle

 

Tous ces exemples montrent l'importance d'une réassurance identitaire liée à une pratique qui n'est pas seulement individuelle mais sociale. En effet, l'identité se construit dans des appartenances à des groupes, la bande pour le petit délinquant, la famille,la paroisse, ou la communauté pour le croyant. Raison pour laquelle le singulier du terme identité, s'il reflète l'unité à quoi aspire le sujet, est trompeur parce que nos appartenances sont plurielles et évoluent au cours de la vie. Cela oblige les personnes à des réajustement permanents, ce qui peut provoquer la fatigue d'être soi. D'où la tentation de s'en remettre à une identification totalisante.

Par ailleurs, la séparation des communautés ne résulte pas forcément d'une volonté de ségrégation, mais plus souvent d'une stratégie de réussite. Les membres des classes moyennes pratiquant le contournement de la carte scolaire refusent de "sacrifier l'avenir de leurs enfants à la mixité sociale". Pourtant, dans les quartiers "gentrifiés", comme à Montreuil, les "bobos" ont parfois cherché cette mixité, en invitant les habitants des cités à leurs fêtes, et, plus rigoureusement, en luttant pour la construction d'un collège qui accueillerait toute la population. Ceux-là se sont trouvés désorientés quand la hausse de l'immobilier et l'arrivée de nouveaux habitants a entraîné une nouvelle ségrégation spatiale avec les cités. Les habitants des lotissements issus de l'immigration connaissent la désillusion de se trouver dans des "HLM à plat", non seulement du fait de la médiocre qualité du bâti, mais aussi parce qu'ils retrouvent en partie l'environnement social des cités. Une dame venue du Cameroun, caissière en supermarché, préfère éviter de fréquenter une voisine originaire du Sénégal, parce que, dit-elle, "c'est pas parce qu'on est noir qu'il faut nous mettre tous dans le même sac". Cela ne semble pas être un problème d'identité ethnique, mais plutôt une précaution liée à l'éducation des enfants: sa voisine a des horaires d'infirmière, et élève seule des garçons qui traînent le soir au lieu de faire les devoirs; elle précise qu'elle "ne lui jette pas la pierre, car c'est dur pour une femme seule d'élever ces garçons", mais qu'elle ne veut pas de cette image pour ses propres enfants. Enfin, les habitants de Cadenet interrogés par J.P. Le Goff , qui ont vu d'un mauvais oeil l'arrivée des cadres d'Aix venus chercher un immobilier moins cher avec le charme du village, disent qu'ils sont "une espèce en voie de disparition": avec les emplois, c'est la socialité de la vie ouvrière qui a disparu, remplacée par celle des amateurs de bio et de yoga.

 

En guise de conclusion... provisoire

 

"En fait, Eric Zemmour surfe sur de grandes et vieilles peurs anthropologiques, qui naissent d'ébranlements d'archaïsmes. Sexualité, famille, filiation et transmission n'ont certes jamais été des catégories historiquement stables ; mais la modernité industrielle, les révolutions bioéthiques, les mouvements de libération des individus, et singulièrement des individus femmes, des collectifs contraints dont ils étaient sujets et non acteurs, tout cela a modifié à grande vitesse et en profondeur les modes à penser et à vivre de centaines de millions de femmes et d'hommes. Cette révolution des moeurs – dont la rapidité n'a guère de précédent à l'échelle de l'histoire – s'est combinée à d'autres révolutions, sociales, productives, économiques, démographiques, chacune avec son potentiel, ses lots de promesses, ses désillusions et ses avenirs désenchantés. Le tour de passe-passe matois auquel s'adonne Le suicide français est d'attribuer au libéralisme des premières les angoisses nées des dernières. Mais ignorer ces inquiétudes seraient en laisser le monopole de gestion aux artisans locaux de haine globalisée."

Pierre Tartakowski, président d'honneur de la LDH, octobre 2014

 

Bibliographie complémentaire :

Articles de presse :

 

L inse curite culturelle est re ellel-inse-curite-culturelle-est-re-elle.jpg (1.12 Mo)

Sortons de l e conomisme pour penser notre communsortons-de-l-e-conomisme-pour-penser-notre-commun-.jpg (1.47 Mo)

La france doit faire le choix d un multiculturalisme mode rela-france-doit-faire-le-choix-d-un-multiculturalisme-mode-re-.jpg (1.56 Mo)

Gare a ne pas attiser une fictive guerre des identite s 19 00 28gare-a-ne-pas-attiser-une-fictive-guerre-des-identite-s-19.00.28.jpg (1.69 Mo)

 

Ouvrages :

  • Samir Amghar, Le salafisme aujourd'hui, Michalon, 2011.
  • Maryam Borghée, Voile en France Sociologie d'un paradoxe, Michalon, 2012.
  • Benslama, Féthi, Un furieux désir de sacrifice, Seuil, 2015.
  • Blanchard, Pascal, Bancel, Nicolas, Thomas Dominic, Vers la guerre des identités? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale, La Découverte, 2016. Voir en particulier l'article de Mucchieli, que je cite ici.
  • Collet, Anaïs, Rester bourgeois les quartiers populaires nouveaux chantiers de la distinction, La Découverte, 2015; sur la "gentrification" des anciens quartiers ouvriers.
  • Dubet, François La préférence pour l'inégalité Comprendre la crise des solidarités, Seuil, "La République des idées", 2014: pourquoi subsiste l'inégalité dénoncée quasiment par tous.
  • Ehrenberg, Alain, La fatigue d'être soi Dépression et société, Odile Jacob, 1998, 2000 poche
  • Guilluy, Le crépuscule de la France d'en haut, Flammarion, 2016, où l'auteur revient sur l'opposition métropoles/périphéries, qui a suscité la polémique. Il précise que la France périphérique est celle des petites villes et des campagnes à l'écart des échanges et des zones les plus dynamiques. Ses analyses sur les inégalités sont confirmées par Dubet.
  • Halpern, Catherine, (D°), Identité(s) L'individu, le groupe, la société, Ed° Sciences Humaines, 2016. voir en particulier l'interview de Jean-Loup Amselle que je cite ici. Ce livre est à la Médiathèque. Des encadrés pédagogiques précisent notions et courants.
  • Kaufmann, Jean-Claude, L'invention de soi Une théorie de l'identité, Armand Colin, 2004. Ouvrage théorique parfois difficile. Il est à la Médiathèque.
  • Kepel, Gilles, Les banlieues de l'islam, 1986 et Quatre vingt-treize, 2012., Gallimard.
  • Lambert, Anne, Tous propriétaires! L'envers du décor pavillonnaire, Seuil, 2015.
  • Le Goff, Jean-Pierre, La fin du village, Gallimard, 2013. L'auteur étudie l'évolution du village de Cadenet dans le Vaucluse, et à travers elle, celle de notre société depuis 30 ans.
  • Martelli, Roger, L'identité c'est la guerre, LLL Les liens qui libèrent, 2016. Le début est très polémique et simplificateur (Finkelkhraut rapidement assimilé à l'extrême droite), mais l'étude du mécanisme de l'opposition "eux/nous" et du nationalisme est intéressante.
  • Roy, Olivier, La sainte ignorance Le temps de la religion sans culture, Seuil, 2009. l'auteur montre l'évolution de la religiosité à l'aire individualiste et mondialisée; la logique du "born again" est aussi celle de la réislamisation, loin de celle des traditions du pays d'origine.