Texte de l'intervention de Bernard Carrère le 7 mars 2017 : Au secours ! L'économie revient

1.   Affrontement de "pensées de l'économique"

2. Ce n'est pas qu'un affrontement polémique: fondements historiques et anthropologiques

3.  Un dépassement obligé des oppositions par les situations du monde

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I  / 

En 1930, le grand économiste Maynard Keynes concluait son ouvrage "Essai sur la monnaie et l'économie" par ces mots: "le jour n'est pas éloigné où la question économique sera refoulée à sa place : à l'arrière-plan; et que le champ de bataille de nos têtes et de nos coeurs sera réoccupé par nos véritables problèmes, ceux de la vie et des relations entre les hommes,  ceux des créations de l'esprit, ceux du comportement et de la religion".

Un voeu, plus qu'une prédiction, pour lequel Keynes devra encore attendre.

Car nous semblons plus que jamais entourés et pénétrés par l'esprit de l'économie. Et cela ne date pas d'hier : Il y a eu de tous temps une universalité de la question économique. Déjà Xénophon, auteur du premier ouvrage d'économie quatre siècles avant notre ère : " Même pour un homme qui ne produit aucun bien, la science de l'économie existe".

 

Or ce terme de science fait tout de suite problème. Pour poser le sujet, je partirai d'une controverse virulente qui a divisé en octobre dernier en France la communauté des économistes.

La question disputée: "l'économie est-elle une science ?"; et "quel est le statut du savoir économique"?

Dans leur livre, Cahuc et Zylberberg défendaient la scientificité des savoirs économiques, parce qu’ils travaillent à partir de données quantitatives et de démonstrations chiffrées pour analyser les faits. C’est le courant orthodoxe d'une science positive et descriptive; l’économie est pour eux une science expérimentale.

Mais le titre de leur ouvrage : « Le négationnisme économique, ou comment s’en débarrasser »  a enflammé la polémique.

 

Par ce livre ils visaient les économistes d'un autre courant, celui des hétérodoxes. Ce courant, ainsi ostracisé, défend un lien avec les sciences sociales, relie l'économie aux affects et émotions, la situe dans l'histoire humaine; estime nécessaire de soumettre l’économie à des choix éthiques ou politiques. Il réunit les partisans d’un rôle de l’Etat, de régulations et de redistributions. Pour eux, l’économie est une science morale.

 

Orthodoxes, hétérodoxes, négationnisme, exclusion; on est dans le vocabulaire d'un affrontement de croyances; le différend sur la méthodologie des savoirs économiques recouvrait en fait une   opposition plus fondamentale entre deux systèmes de pensée de l’économique. Et au delà renvoie au débat autour du capitalisme et du néo-libéralisme.

 

Je vais montrer en deux parties :

1. Qu'il y a des fondements historiques et anthropologiques lointains à ces deux courants.

2. Que la contradiction, si contradiction il y a,  est en évolution, et sera de plus en plus tranchée par les situations du monde, et les enjeux nouveaux de la planète.

 

Dans le mouvement de l'histoire : le courant libéral orthodoxe

Au début du 18ème siècle, s'est produite une rupture épistémologique dans l'économie. On pensait l'économie comme dans la Bible, comme Aristote, ou Thomas d'Aquin. On s'est mis à penser comme Mandeville et Jeremy Bentham.

- Le fondement de ce nouveau courant est le principe de l'intérêt : l'homme est d'abord un individu, un être de calcul cherchant à maximiser son bien-être en toute liberté. On aura reconnu la figure de l'homo economicus, individu désincarné, privé d'histoire, maximisant son  intérêt dans le cadre de transactions affranchies de tout magistère.

- Ce principe est le coeur de la doctrine libérale, excluant tout rôle perturbateur de l'Etat,confiant la régulation des intérêts à un marché supposé efficient. Nous sommes dans une philosophie utilitariste où la recherche de l'avantage particulier procure la liberté individuelle tout en  contribuant au bien collectif.

Adam Smith avait tout exprimé par sa géniale métaphore de la main invisible (1776):

Adam Smith : "Ce n'est pas de la bienveillance du boucher que nous attendons notre dîner, mais de l'attachement qu'il a à son intérêt personnel. Nous nous adressons non à son humanité, mais à son amour de lui-même, et nous ne lui parlons jamais de nos propres besoins, mais de son avantage…Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille de façon bien plus efficace pour l'intérêt de la société."

 

Ainsi, "'homme est conduit par une main invisible à faire avancer une fin qui ne faisait point partie de son intention"; et, ne voulant que son intérêt propre,  il produit un bien collectif.

Nul besoin alors de soumettre les comportements économiques à une autorité morale ; comme l’avait illustré Mandeville dés 1705 avec sa célèbre Fable des abeilles :

« Il y avait une ruche qui ressemblait à une société humaine; n'y manquaient ni les fripons, ni les mauvais médecins, ni  les mauvais prêtres, ni les mauvais ministres. Tous les jours se commettaient des fraudes; et la justice  appelée à réprimer la corruption, était elle-même corruptible. Bref chaque partie de la société  était remplie de vices, mais la société n'en était pas moins  prospère et forte.

Or voila que les abeilles eurent l'idée singulière de ne vouloir plus que l'honnêteté et la vertu; d'où bien vite la ruine de la ruche. Plus d'excès plus de maladie: on n'eut plus besoin de médecins; plus de disputes, plus de procès: on n'eut plus besoin d'avocats ni de juges. Les abeilles devenues économes  et tempérantes  ne dépensèrent plus rien: plus de luxe, plus d'arts, plus de commerce. La désolation fut générale

 Il ne resta plus aux abeilles que la vertu et le malheur. (Dans "La crise de la conscience européenne", Paul Hazard).

 

- D'où l'apologue: "vices privés, vertus publiques"...Ou, transposé à l'économie : l'"indispensable cupidité" est recyclée en énergie créatrice. Car, selon Malthus, "le mal existe  dans le monde pour susciter non le désespoir mais l'activité".

- Il faut donc prendre les hommes comme ils sont; l'économie concerne la nature humaine, et non l'homme idéal que rêverait la philosophie.

Le calcul rationnel est la nature même de l'activité économique et finit par exclure toute connotation  autre qu'économique. Paul Samuelsson, dont le célèbre manuel d'économie a été la bible de générations d'étudiants en économie, promettait "une connaissance libérée du doute, de la métaphysique, de la morale et des convictions personnelles".

 

Si j’ai insisté sur ce paradigme de l’intérêt et de l'utilité au cœur de la pensée libérale, c’est pour deux raisons :

- Que nous sommes tous un peu des homo oeconomicus (mais nous ne sommes sans doute pas que cela !)

- Que cet axiome de l’intérêt gouvernant  l’action humaine  a des racines historique et anthropologique lointaines qui ont innervé la société humaine, ce qui explique la difficulté à lui trouver des contrepoids ou des alternatives.

Et pourtant, ce type d' économie utilitariste est un évènement très récent, en rupture avec une longue tradition dans la manière de penser et de vivre l'économique, nourrie par les pensées judaïque, grecque et médiévale.

° Un ouvrage remarqué - L'économie du Bien et du Mal de Tomas Sedlacek - parcourant les grandes étapes civilisationnelles, montre que les concepts économiques sont apparus très loin dans le temps. Déjà dans le Code d'Hammourabi; mais surtout dans le judaïsme. Chez les Hébreux, l'économie est un champ normatif et un récit socio-culturel, voire métaphysique. On y trouve une anticipation de la main invisible de Smith, des prescriptions pour éviter la maximisation de la productivité (jour de Sabbat,  qui est soustrait à l'économique), l'effacement des dettes, les cycles économiques - le songe des sept vaches grasses et des sept vaches maigres, et le moyen d'en éviter la succession par la mise en réserve, amorce de la politiques budgétaire contra-cyclique!...-  des mesures sociales (aumône,  glanage, taxation au bénéfice des nécessiteux), la redistribution, la  terre donnée en location et non en propriété pour assurer une certaine justice.....

Ceci faisait dire à l'historien Werner Sombart  que c'est la foi juive qui est à la naissance du capitalisme avec sa conception d'un temps  non-cyclique mais linéaire orienté vers le progrès et le soin de la nature, avec une limitation de la croissance eu égard aux besoins des générations futures; donc un économisme dominé par une moralité qui disparaitra des variantes ultérieures.

° Xénophon, chez les Grecs, fera la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange, montrera les avantages de la division du travail deux mille ans avant Adam Smith, et les bienfaits du commerce pour procurer un avantage mutuel ("gagnant-gagnant" !...), et pour maximiser  les finances publiques.

 

° Dans l'Evangile, les valeurs de pauvreté, de partage, de justice sont mises en exergue, mais le réalisme dans l'économie n'est pas absent: ainsi dans la parabole de l'ivraie : il ne faut pas arracher les mauvaises herbes, au risque de déraciner le blé en même temps. Pour Thomas d'Aquin, le mal est nécessaire pour que se produise le bien, ce qui annonce  en quelque sorte Mandeville !...

Pout tout ce courant anti-utilitariste, auquel adhérera d'ailleurs Smith lui-même, éthique et vertu sont bonnes pour l'économie; et même une nécessité pour réguler l'égocentrisme. Pour Hume, comme pour Smith, "le sentiment moral humain est plus fort et plus profond que le principe d'utilité" (Sedlacek). La question morale est la question essentielle dans l'économie.

            Mais les économistes modernes, eux, ont tout fait pour rester dans le champ d'un positivisme, traitant le monde matériel tel qu'il est; se souciant de méthodes et non de substance; et évitant ainsi le questionnement éthique et métaphysique.

Historiquement, le succès de ce courant utilitariste couronne une triple émancipation de l'individu: par rapport à l'autorité; par rapport à la religion; par rapport à la morale.

° Par rapport à l'autorité :

Ce affranchissement prend racine dés 1215 dans la Magna Carta de  l'Angleterre où les barons anglais obtiennent du roi la reconnaissance de leurs droits, la protection de leur personne, et le respect de la propriété.

Au lieu de s'affronter sur la possession de la terre et les conquêtes, pratiquons la production de biens et leur échange qui crée de l'interdépendance, du lien social et la liberté des personnes.   C'est la thèse du "doux commerce" de Montesquieu qui se substituerait aux rivalités de puissances. Montesquieu : "partout où il y a  des moeurs douces, il y a du commerce; et partout où il y a du commerce, il y a des moeurs douces" (Esprit de Lois).

Par là se trouvent contenus l'arbitraire des grands,  les caprices des princes et leur soif désastreuse de gloire. Et on y gagne la satisfaction de l'individu et la paix dans la cité. Emerge ainsi l'idée politique que le jeu des intérêts particuliers peut être profitable à la collectivité.

 

° Par rapport à la religion :

Le libéralisme naissant s'est coupé radicalement des préceptes religieux, appliquant à sa manière l'injonction de l'Evangile ("Rendez à César..."); plus tôt, la réforme de Luther dont est fêtée le 500ème anniversaire, était une protestation  contre le trafic des indulgences par l'Eglise.

L'Eglise défendit des  intérêts tant quelle fut une puissance matérielle. Son ambition fut ensuite de témoigner, puis, comme on le verra,  de concevoir un modèle d'économie alternatif (la doctrine sociale de l'Eglise).

 

° Par rapport à la morale :

Un siècle et demi après la fable des Abeilles, Léon Walras, le champion de l'équilibre général spontané de l’économie, ajoute un trait de cynisme à but pédagogique sur la question de l'a-moralité  de la science économique: « Nécessaire, superflu, agréable. Ce ne sont que nuances de "utile"; on n'a pas à juger de l'immoralité du besoin…. Qu'une substance soit recherchée par un médecin pour guérir un malade, ou par un assassin pour empoisonner sa famille, c'est une question tout à fait indifférente à notre point de vue; la substance est utile pour nous dans les deux cas, et peut même l'être plus dans le second que dans le premier".

 

Remettons tout cela ensemble : le principe  utilitariste vise ainsi à réaliser le bien collectif en domestiquant les passions :  c'est la fameuse thèse de la passion compensatrice. D'Holbach : "les passions sont les vrais contrepoids des passions; balançons celles qui sont nuisibles par celles qui sont utiles à la société".

Alors apparaît la solution qui nous intéresse : " les passions seront domptées par l'intérêt et les intérêts". La doxa utilitariste va s’appuyer sur le règne de l’intérêt pour neutraliser les passions destructrices. Et nourrir le moteur du capitalisme puisque les désirs satisfaits génèrent sans cesse de nouveaux désirs.

L'intérêt devient le nouveau paradigme. Selon d'Helvétius, il règle l'univers moral comme les lois du mouvement règlent l'univers physique.

C'est ainsi la société d'économie qui se met en place car on passe de l'intérêt du souverain à l'intérêt des groupes sociaux qui va se muter de plus en plus dans  la recherche d'avantages strictement matériels et économiques.

Ainsi s'affirme enfin l'autonomie de la vie économique   

II  / 

Du libéralisme au néo-libéralisme, et sa critique

 

Karl Polanyi avait souligné le caractère exceptionnel dans l'histoire de l'humanité de la coupure de l'économie avec le tissu social;  l'économie était, dans les sociétés pré-capitalistes, "encastrée" dans la société, le marché ne s'instituant pas en superstructure autonome. Mais Polanyi prévoyait une « Grande transformation » (1944) où l’Etat reviendrait au centre de la régulation de l’économie capitaliste ; ce qui a été le cas sous le coup des crises sociales et économiques ; le keynésianisme a concrétisé cette évolution, jusqu'à la révolution néo-libérale des années 1970.

 

Mais au cours du XXème siècle, les forces matérielles de la révolution industrielle vont faire cause commune avec une pensée politique libérale poussée à son extrême, et vont donner de solides fondations au capitalisme.

Dans la dogmatique libérale, c’est au marché qu’il revient d’organiser la société. Hayek, penseur du primat du marché, soutenant que le marché doit ignorer tout but social ou de justice. L’Etat doit rester au mieux neutre ; les règlementations aussi légères que possible ; les corps intermédiaires absents ; la finance libre de tout contrôle… Le marché permettant de réduire la relation sociale, et de procurer cette liberté qui consiste à ne rien devoir à personne.

Point de lien social, donc, mais des contrats et des transactions entre individus, chacun calculant son avantage…L’économiste américain Gary Becker en a fait le principe général de la société, s’appliquant à tous les domaines, et notamment pour des choix privés comme le mariage, le nombre d’enfants, leurs études, les soins médicaux, en allant jusqu'à la délinquance… choix où tout se ramenait selon lui à un prix, et à partir de là à un calcul avantages/coûts. Délire de rationalité, qui valut tout de même à Gary Becker le prix Nobel d’économie en 1992…Signe d’une époque…(D.Trump, voulant remettre à l'initiative privée les domaines de la santé, de l'éducation, de la sécurité... est dans cet héritage).

L'individu est alors au centre seul souverain de ses désirs . Thatcher et son impayable: "What is there like a society"? Traduit plus brutalement: "il n'y a pas de société; il n'y a que des hommes et des femmes". Cette anthropologie réductrice est loin d'Aristote pour qui  l'homme est un "animal social".. Dés lors, l’intérêt collectif n’est que la somme des intérêts particuliers.

Tel fut le programme de la révolution conservatrice des années Reagan-Thatcher.

 

Emergence de courants critiques

Face à cette économie de l’utilité, plusieurs courants critiques vont puiser à diverses sources : penseurs du socialisme, humanisme laïc ou chrétien, marxisme. Ils trouveront souvent des inspirations voisines pour leur critique, par exemple lorsque Nicolas Berdiaeff affirme les "sources chrétiennes du communisme".

La doxa utilitariste et libérale se voit contestée sur trois plans:

 

41. réaliste ?

Bentham : l'utilitarisme comme science positive de la conduite humaine "aussi exacte qu'une science"  ?.. L'héritage de Descartes est clair : l'homme est une machine dont l'intellect est réduit aux mathématiques. Cette foi demeure forte dans l'économie d'aujourd'hui permettant aux économistes d'expliquer toutes les motivations humaines.

 Mais l'homo oeconomicus maximisant son avantage égoïste pour le bien de la société est un homme-robot, une fiction,  et finalement une imposture.

L'analyse éco traditionnelle du calcul rationnel est incapable de penser la diversité des comportements humains; l'homme n'obéissant pas qu'à un utilitarisme entier: voir l'émergence des idées et des pratiques pour une économie du don, de la réciprocité, ou de la simple solidarité.

42. efficace ?

La crise de 2008, avec les graves déviances de l'activité économique notamment dans sa sphère financière - manipulation du libor,  vente d'actifs toxiques, prêts immobiliers irresponsables -  a ruiné la théorie des marchés efficients, et l’optimalité du calcul égoïste dont le trader spéculateur a fourni une illustration paroxystique.

La conception de la valeur actionnariale est à la racine de la  crise financière de 2008. "On est efficace sur le critère sur lequel on est jugé"... En jouant sur cette psychologie utilitariste, on a produit un système de corruption des esprits et d'extorsion sociale au détriment des parties prenantes de l'économie, et de l'Etat dans sa fonction de porteur de l'intérêt général.

Ce capitalisme néo-libéral est clairement en crise sur sa propre logique en dépit de sa surpuissance apparente: après la chute du Mur de Berlin, Fukuyama annonçant la « fin de l’histoire » (1992)….Pourtant, le même Fukuyama, après le désastre de la finance en 2008,  devait avouer : « le coupable est le modèle américain lui-même, obsédé par le mantra du toujours moins de gouvernement ».

 

43.   Détachée de l'éthique?

Notons que le refus des  questionnements éthiques dans la conduite de l'économie est en soi une choix moral.

Face à Walras, le prix Nobel Amartya Sen affirme : "l'économie est une science morale". Il est nécessaire d'introduire des considérations politiques, sociales et surtout éthiques. Et, affrontant tous les problèmes actuels, A.Sen appliquera cette méthode à l’étude des inégalités sociales,  de la grande pauvreté, de la redistribution des richesses, de l'accès équitable aux ressources.

 

Bien avant, le grand Adam Smith avait déjà prophétisé : « L’homme devrait se considérer non pas comme séparé de tout, mais comme un citoyen du monde…Il devrait à tout instant être prêt à sacrifier son propre petit intérêt ». Il pressentait sans doute « les  eaux glacées du calcul égoïste »  selon la formule marxiste. Et plusieurs années avant la Richesse des Nations, il défendait une économie de l'empathie,  comportant des relations inter-subjectives, loin de sa réduction parodique à l'homo oeconomicus.

Et le même Smith qui a montré les avantages de la spécialisation,  a aussi  annoncé une critique du taylorisme :

A.Smith : "un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d'opérations simples... n'a pas lieu de développer son intelligence... et devient aussi stupide et ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir".

De son côté, Tocqueville s'inquiétera du désintérêt de la chose publique lorsque l'enrichissement devient l'obsession des particuliers; Il contestera l'harmonie entre intérêts privés et bien public. L'éthique kantienne est entièrement anti-utilitariste. On est à l'extrême opposé de Mandeville dans la relation avec le bien  ou le mal comme moteur de l'économie.

 

Ce mode critique "hétérodoxe"  de l'économie sera porté par des courants de pensée très divers, mais qui tous prétendent mettre le sujet-homme avant l'objet-marchandise, l'éthique en surplomb de l'intérêt.

C’est tout le courant social et humaniste visant à donner un autre sens à l’économique.

 

° C'est l'économie du don et de la réciprocité, fondée par Marcel Mauss, poursuivie dans les initiatives actuelle autour de l'économie sociale et solidaire. C'est, sur le plan de l'interprétation des politiques économiques, le Manifeste des Economistes Atterrés.

 

° C'est l'humanisme chrétien : Depuis Thomas d'Aquin jusqu'aux encycliques de Benoit XVI, et plus tard du Pape François s'approfondit une longue tradition de la doctrine sociale de l'Eglise mais aussi une conception de l'économie: légitimité du marché s'il est soumis au principe de justice, qui doit inclure des éléments de solidarité et de don; destination universelle des biens de la terre; limitations de la sphère marchande par la recherche du bien commun; gestion de l'entreprise non limitée aux  seuls actionnaires.

 

° C'est le courant de l'analyse managériale mettant en cause la conception actionnariale  de l'entreprise dont les dérives se poursuivent sous nos yeux, de plus en plus critiquée pour son inefficacité et son injustice. L’intérêt des autres parties-prenantes (salariés, fournisseurs, clients, environnement …) fondant une « responsabilité sociale de l’entreprise ».

Tout concourt à un renouveau de la jonction entre la science économique et les sciences sociales. Et à un retour à la philosophie morale et politique; car la question n'est pas de savoir seulement comment fonctionne l'économie; mais plus encore si elle fonctionne comme nous le voudrions.

Il y a donc bien une pensée de l'économique mettant au centre l'homme réel, l'éthique, le bien commun qui a trois millénaires d'antériorité par rapport à la doxa utilitariste qui ne date que d' à peine plus de deux siècles, et à l'ultra-libéralisme datant de  trente ans......

Pourtant il y a toujours aujourd’hui domination de la doctrine économique standard dans le monde académique, les milieux d’affaires, les instances politiques.

 

Un point de rupture aujourd'hui ?

L'imposture de la doxa utilitariste  a nourri un économisme totalitaire, faisant du marché une loi déterministe de l'histoire apte à se saisir de la totalité du social  (merchandisation); deux perversions sur lesquelles nous avait alerté Karl Popper;  ou Weber évoquant la "cage d'acier" de l'économie marchande sous la règle oppressante des intérêts.

La conception d’une économie soumise au principe de justice a été révolutionnée par John Rawls, fondateur de l’éthique économique et sociale contemporaine. Une société juste est une société qui répartit de manière équitable les biens premiers que sont les libertés, la santé, l’accès aux responsabilités…

Rawls estimait que la réalisation de ce principe de justice était incompatible avec  un régime de capitalisme de laisse-faire, tout comme avec  un régime de planification autoritaire, deux régimes où le libre-choix est soit impossible soit interdit.

J'en arrive à cette réflexion récente d'Alain Touraine : "Nous sortons d'un monde économique pour aller dans un monde éthique".

 

 

III  / 

Peut-on penser à une telle transition, voire à une convergence ?

La pensée économique est confrontée aujourd'hui à l’histoire globale du monde:

Qui va trancher ?

- la nouvelle "société-monde" (E.Morin)

- les finitudes de la planète

 

° Le resserrement du monde et l’hyper-communication mettent en contact désormais des entités géo-politiques aux histoires très différentes; et aux intérêts et aux objectifs qu'ils ont hâte de défendre.

Voila le grand basculement : il est pas seulement économique il a un sens en termes de pouvoir : L’Occident a perdu sa centralité, et par là une part de son rôle universalisant: les droits de l’homme, les règles et institutions internationales, sont mis en question; les "émergents" ont une revendication d'équité; ils sont minoritaires dans tous les organes de ce qu'on désigne par le terme de "gouvernance" mondiale (droits de la Chine au FMI !...).

 

° La question écologique :  c'est là  le deuxième basculement de la société-monde : la découverte des limites des ressources, qui touche notamment à ces trois piliers de l’histoire de l’humanité depuis le néolithique : la terre, l’eau et l’énergie, devenus des biens limités, et donc des enjeux vitaux...

C’est un changement de monde.

Le temps du capitalisme naissant c'était une économie de  quasi-cueillette : ce dont on avait besoin, on l’inventait, on le fabriquait, ou on le prenait...Malthus, ce penseur des limites, écrivait lui-même : « Dans ce vaste dépôt de toutes les richesses, le moi gouverne le monde » : le mot-clef est « le moi » : l’individu, avec ses désirs et ses intérêts, exerçant son libre choix…

 

° Le défi des inégalités

La question sociale est aujourd'hui mondiale. Pierre-Noël Giraud : "le problème de la mondialisation, ce n'est pas la richesse, ce sont les inégalités"

Métaphore de l’"autobus Oxfam" au Sommet de Davos. Janvier 2015, pour le Forum économique mondial : un autobus amène aux sessions les « global leaders ». Oxfam présente en séance son calcul: les 80 passagers pèsent autant, en richesse, que l’autre moitié des habitants de la planète...

 

Reprenons la scène : un resserrement planétaire, mettant côte à côte des pays aux intérêts et ambitions propres. Et un monde qui découvre comme jamais ses finitudes…Dans un tel monde, le libre jeu de l'égoïsme et de la cupidité, associé à la compétition illimitée comme moteur de l'économie, entre en  conflit frontal avec  les intérêts humains.

Cette mutation modifient radicalement le statut des biens: vers les biens publics et le bien commun.

Ceci signifiera que certains biens seront de plus en plus soumis  à des conditions de protection, d’économie, de renouvellement, d’accès équitable. Ils devront recevoir le statut de ce que l’on appelle des biens publics; ces biens sont d’une certaine façon « hors-marché » :...L’éventail de ces biens publics mondiaux doit donc s’élargir : l’eau, l’énergie, la santé, l’éducation ; mais aussi des biens conditionnant une interdépendance mondiale pacifiée : la stabilité financière, la sécurité des voies de communication, les réseaux d’information …

C'est l'entrée en force de la catégorie du commun: tout ce qui est nécessaire pour que l'humanité vive en société: l'éducation, la santé, les biens premiers; mais aussi la stabilité monétaire, l'économie de marché.... Ajoutons le monde de la connaissance. Paul Romer: "Ce ne sont pas les machines et les biens qui font le progrès, mais les idées qui sont en non-rivalité....". Ainsi, Thalès et Archimède, en ne brevetant pas leur découverte, ont permis d'innerver les savoirs humains pour des millénaires.

Une alternative de la pensée de l'économique ?

En manière de conclusion, nous glissons d'un univers de droits, reflet d'une psyché prométhéenne, à un univers de devoirs à l'égard de la planète, et de l'humanité actuelle et future. Car l' « exaspération des droits aboutit à l'oubli des devoirs".

 Ceci questionne la course sans fin du capitalisme de croissance, et même la mythologie du progrès.. Aphorisme d'un écrivain polonais : "Nous savons que nous sommes sur la mauvaise route, mais nous compensons cet inconvénient en accélérant" (Stanislas Jerzylec; cité par Sedlacek). Les valeurs de modération, et d'une forme de stoïcisme auquel adhéraient Smith, Keynes, sont à nouveau défendues. Et tout un secteur de l’économie se développe à partir des philosophies du don, du partage, de la réciprocité. cf Pierre Calame : les biens qui en se consommant se multiplient (Thalès…).

L'interaction entre éthique et économie revient, avec nous ou malgré nous, comme question centrale de l'économie; se rapprochant du voeu de Keynes évoqué en entrée.

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Bernard Carrère  /  fin février 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

1989 : chute du Mur de Berlin. Fin de la Guerre froide. L’implosion du bloc soviétique semble annoncer la fin des idéologies; l'économie de marché, ayant désormais le champ libre, va s’imposer comme modèle d’organisation du monde, entraînant avec elle la démocratie.

On serait à une " fin de l’histoire", thèse défendue par Francis Fukuyama et le courant néo-conservateur. Elle se vérifiera quelque temps avec la démocratisation dans les pays de l’Est, et dans plusieurs pays d’Amérique Latine, et la globalisation économique. On a parlé d’un turbo-capitalisme.

Il faudra à peine plus de dix années pour que cette illusion se fracasse sur la tragédie du 11 septembre 2001; qui nous met au bord d’un abîme…. Le lendemain, le chroniqueur du Monde Eric Le Boucher commente en ces termes la catastrophe: “le 11 septembre a tout changé ; l’économie tombe de haut : voila que la religion compte, et la géographie, et l’histoire.

 

 

 

Bibliographie

Christian Laval : L’Homme économique

Hugues Puel :

Christian Arnsperger et Philippe Van Parijs : Ethique économique et sociale

Amartya Sen : l’économie est une science morale

Tomas Sedlacek : L’économie du Bien et du Mal

Albert Hirschman : Les passions et les intérêts

 

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Ch. Laval (Conclusion de son livre page  321 et suivantes) :

Critère d’utilité est la clef de l’interprétation globale

L’histoire de l’intérêt et de l’utilité s’est imposée aux rapports sociaux et à la philosophie politique

Bramly : "une économie apatride dirige le politique".

Succession de capitalismes; perte de la centralité occidentale; on l'économie rend place dans l'histoire globale; notamment par rapport aux siècles où on ne parlait pas d'Occident mais des territoires de sciences, technologies de la Chine, de l'inde et du monde arabo-musulman.

Et dans la géographie globale : globalisation des acteurs; interpénétration des espaces.

 

Le capitalisme est plus qu’un mode de production. C’est une civilisation, une forme de société.

satisfaction des désirs, désirs sans cesse renouvelés : la cage dorée, en attendant la "cage d'acier' dont parle Weber.

Mutation anthropologique est à l’œuvre : le capitalisme n’est pas la « cause » du changement social il en est aussi l’effet.

Il y aura une longue lignée du stoïcisme de Socrate à Kant en passant par Smith.

 

Locke (1610) : une personne ne pouvait prendre possession d’une part de nature  que si elle laissait « enough and as good » une quantité suffisante et de qualité équivalente, pour les autres présents et à venir.

 

 

Le programme politique néo-libéral  vise à façonner une société économique de marché.

Le néo-libéralisme  ne porte pas les valeurs (émancipation, lutte contre la pauvreté…) que portait le libéralisme politique.

La « calculabilité » générale tend à donner une forme unique au rapport au monde..

Ne pas s’arrêter à la critique de la politique néo-libérale, mais comprendre la modification de l’anthropologie de l’homme économique et donc comprendre le régime normatif occidental moderne

 

Ecole de Francfort : c’est toute la société humaine qui est assujettie à la logique de la marchandise.

 

Mais l’homme est aussi un être de passions. Dante (l'Enfer): "Orgueil, envie et cupidité sont les trois étincelles qui enflamment le coeur de l'homme".

Polanyi : "réduire la sphère de l'économie à des phénomènes exclusivement marchands revient à éliminer de la scène la plus grande partie de l'histoire humaine" (1986).