Islam  : Exposé Bernard Carrère au club Condorcet de Chambéry, 19 avril 2016

 

1.  Le temps de la Révélation

 

610- 632 :  Un troisième monothéisme nait en terre de Palestine/Arabie; la filiation est revendiquée avec Abraham, Moïse, Jésus. Jésus cité douze fois dans le Coran, contre 4 pour Mohammed.  Mais le Christianisme jugé comme une hérésie. Le Coran sera aussi considéré comme un texte hérétique jusqu'au XVIIème siècle.

Le Coran, révélé à Mohammed,  transmis par lui oralement au cours  de ses 23 années de prédication, est un corpus d’énoncés en langue arabe dont le texte n’a été fixé que en l'an 656.  Les différentes versions orales ou écrites précédentes ont été brûlées et déclarées hérétiques: Mohammed n'aura jamais eu l'objet Coran entre ses mains !  Dés le 7ème siècle l'Islam se fragmente en différents courants qui se livrent des guerres sans merci, utilisant comme outils de propagande les dits du Prophète (hadiths) pour légitimer leurs ambitions; en 659, c’est la scission sunnisme/chiisme. 

Ces luttes doctrinales nourrissent une culture belliqueuse de l'islam qui est absente du Coran ( "celui qui veut croire, qu'il croie; celui qui veut mécroire, qu'il mécroie"). Mais il s'agit de rivalités  socio-politiques à prétextes théologiques .

Mais c'est par ailleurs  une religion totale : la croyance englobe le politique, le social, et les comportements privés, dans l'unité de l'Umma. Ceci a contribué à une idéologie de combat qui s'oppose à toute altérité,  et conduira à une fermeture dogmatique.

L'expansion de l'Islam est alors fulgurante : en un peu plus d'un siècle, l'espace géopolitique de l'Islam s'étend de Samarcande au Maroc.

 

 2. Le temps de l'Islam des humanités: dialogue entre Foi et Raison

Trois siècles d'effervescence intellectuelle, de soif des connaissances, avec la grande controverse entre Foi et Raison.

 

Représentons-nous cette civilisation arabo-musulmane. Au Xème siècle, tous les Grecs sont traduits. Jusqu'au XIIème siècle, c'est le temps des humanités arabes. Le temps des Maisons de la Sagesse, où se développent des connaissances encyclopédiques et une pensée complexe; dans les "clefs des sciences", Khuwarizmi (800-847), l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps,  récapitule le vocabulaire technique de toutes les sciences. Fin du IXème siècle à Bassora, le mouvement de pensée  des Frères de la Pureté  inspire la composition d'une  grande encyclopédie compilant le travail de multiples savants, soit 52 traités portant sur toutes les connaissances, de la physique à la logique, la médecine, la grammaire, la cosmologie, l'algèbre, la mystique, les sciences naturelles, les mathématiques... chaque traité répondant à trois critères : exposer une discipline rationnelle, montrer un esprit critique, enfin dresser le tableau des  idées existantes.

De Bagdad à Tombouctou, des colloques réunissent des savants  échangeant dans une langue commune, récupérant les savoirs grecs, égyptiens, judéo-chrétiens, perses, voire indiens; se combinant avec d'autres religions et cultures en Andalousie, en Inde, en Sicile. L'historien Benoist Méchin faisait l'observation suivante à propos de l'Occident : à la même époque, nos chevaliers francs ne savaient pas signer de leur nom...

Deux groupes rivaux : Mu’tazalites : ces libre-penseurs  font un  accueil enthousiaste à la pensée grecque pour développer une  démarche rationalisante:  primat de la Raison  comme critère de la connaissance religieuse, même pour connaître Dieu;  l’homme est doué de libre-arbitre ; il est créateur de ses actes. Face à eux, les Hanbalites, partisans du déterminisme divin et de la primauté de la Tradition. Vers 850, les califes laissent tomber les Mutazalites désormais persécutés, et rétablissent l’ordre dogmatique ancien. Le mouvement de la libre-pensée mutazalite aura duré moins d’un siècle.

 

Nous sommes  plus de 3 siècles avant la Renaissance;  7 siècles avant les Lumières...

Mais peut-on parler d'un  Islam des "Lumières"?   Il y eut bien une défense de l'autonomie de la raison, le rayonnement des savoirs scientifiques et des connaissances; la mise en cause des textes; avec en plus le rôle laissé à la poésie, à la méditation et à la mystique...le livre de Malek Chebel contient une époustouflante galerie de penseurs, savants dans de multiples domaines... Mais il a manqué l'émancipation des individus et l'universalité des droits.

Avec aussi des affrontements  constants entre courants d'interprétation de l'islam, des successions sanglantes.  On est bien au temps de « religions meurtrières » (Elie Barnavi)  qui a  pareillement sévi dans la chrétienté pendant cette même période, conduisant au choc entre croyances prisonnières  de dogmes intangibles.

 

3.  Sclérose et immobilisme de la pensée islamique

Et puis il y a eu cette glaciation de la pensée islamique; on a été dans la « régression d'une régression »  (G. Bencheikh).  M.Chebel : " Cela fait 10 siècles que l'Islam est dans l'incapacité de se doter d'une histoire critique". Toute critique est une attaque venant d'un blasphémateur. Le temps n’est plus à la disputatio  philosophique et à la controverse…

Selon Ahmed Bouyerdène, c'est, à partir du Xème siècle avec le renoncement de l'ijtihâd, que commence le déclin intellectuel de l'Islam.  Année 1031, "fermeture des portes de l'interprétation".. : Averroès,  défenseur intrépide de la force de la Raison et de la rationalité du monde (Y.Lacoste), est lapidé par une foule haineuse, puis banni de Cordoue;  ses livres brûlés.  Averoes à la fin de sa vie en 1198 regrettait la décrépitude de l'Islam. Il sera récupéré par la philosophie chrétienne.

La fin du  14ème siècle montre les impasses de la libre pensée critique  dans l'Islam. Le temps d'un Islam éclairé semble se clore malgré cette formule magnifique de Ibn Khaldoun, un des fondateurs de la sociologie; que A.Toynbee de son côté reconnaissait comme le père de la philosophie de l'histoire : "la vérité est une puissance à laquelle rien de résiste; le mensonge un démon qui recule foudroyé par l'éclat de la Raison". Ce qui ne l'a pas empêché d'être pessimiste sur le devenir de l'Islam, et d'analyser les causes internes de la fin du "miracle arabe" après cinq siècles d'essor de la civilisation musulmane...Le sursaut prendra trois siècles selon lui.

Six siècles plus tard, l'Emir Abd el Khader, ce Nelson Mandela du 19ème siècle,  constatait encore cette sclérose : "la religion musulmane se meurt, faute de  musulmans, de croyants véritables".

 

4.  L'affrontement à la modernité

M.Arkoun, à propos de l’héritage d’Averoes : « pourquoi cet échec d’un côté (monde arabo-m), ce succès de l’autre, l'Occident ».  Pourquoi cette bifurcation vers une interprétation rigoriste, intouchable, intolérante de l'Islam ? L'Islam paie trois reculs : le renoncement au lien entre Foi et Raison; l'enfermement de la pensée critique; la soumission au politique.

La religion s’est dégradée dans une orthodoxie dévote, faite de rituels  immuables , et d’une religiosité émotionnelle  où l’individu trouve refuge. Le courant eschatologique l’emporte sur un Islam du rationalisme critique. Et le retour à une religiosité dévoyée voire pathogène rassure les gouvernants qui redoutent  de quitter le stade de la croyance pour le domaine de l'histoire et de la linguistique.

 La Méditerranée devenue espace d'expansion de l'Occident va encore plus enfermer l’Islam: c’est le temps des croisades, de la reconquista, de l’essor commercial européen. Puis le phénomène colonial va introduire des discontinuités et des rapports inégaux que l'islam ne pourra interpréter. Les valeurs des Lumières - liberté, sciences et progrès - sont marquées comme valeurs des dominants.

Ce qui s'est enfin passé : les régimes despotiques et les nationalismes ont confisqué la religion  comme légitimation de leur pouvoir et armes pour leurs affrontements. La religion  se détourne de sa fonction spirituelle et devient arme séculière et  idéologique. 

 

Plus tard, le jeu  des puissances européennes contribue à déstructurer les sociétés civiles. On cite abondamment aujourd'hui les accords Sykes-Picot comme racine des conflits du Moyen-Orient. Les combats  anti-colonialisme  diffèrent la relecture critique  de tout le passé arabo-islamique, au détriment de la réflexion théologique et de la pensée scientifique.

Tentatives de réformes et modernisation: Méhemet Ali  1805-1845. En  1826 : mission scientifique envoyée à Paris (pourtant, pas l’équivalant du Meiji : Japon a tiré parti de son isolement pour s’approprier la technique occidentale). Un peu plus tard, des réformateurs (le Syrien Kawakibi, ou Abduh ) ont plaidé pour la démocratie, la séparation du religieux et du politique.

Et aujourd'hui, un courant ultra-minoritaire, le Wahabisme, soutenu par les pétrodollars et le poids de l'Arabie Saoudite, veut étouffer toute pensée de modernité sous l’effet d’une pratique  rétrograde et intolérante de l'Islam.

 

5.  Une "révolution critique" de l'Islam ?

Une grande interrogation : ce passé étincelant est-il oublié, inopérant; ou des germes peuvent-ils inspirer un Islam de la modernité ? Et l'Islam peut-il faire seul, par ses propres forces, cet aggiornamento; ou faut-il une cause commune avec les sociétés occidentales ?  

De nouvelles voix  s'élèvent. Dés le lendemain de l'attentat du 11 janvier, une pleine page du Monde  alignait 200 noms lançant cet appel : "nous ne céderons pas à la peur", par de grandes figures de l'Islam moderniste :  Rushdie,  Pamuk, Meddeb, Chebel, Bencheikh, Daoud,  A.Bidar , A.Kbibech (CFCM), T.Obrou,...Ce n’était pas une réponse à quelque injonction, mais l’affirmation d’une mise à jour de la pensée islamique. Puis Déclaration de Marrakech de 200 oulémas de tolérance des minorités chrétiennes...

Ces penseurs modernistes sont-ils minoritaires, peu écoutés, voire menacés ? Ou signalent-ils une prise de conscience du monde musulman et une volonté de rénovation de la religion islamique ?  Trois intellectuels : B. Sensal : "l'Islam responsable de l'islamisme"?  Réponse : "oui". Et Kbibech du CFCM : "c'est à nous de dire que l'islam n'est pas une religion de la violence". Souleyman Diagne :  "oui, l'Islam va surmonter l'arrêt de sa pensée".

Cette "révolution critique" se construira sur deux piliers: la reprise de l'interprétation (ijtihâd)  et le recours à la contextualisation; exemple: les versets guerriers équivoques (5) - liés à une circonstance historique particulière - conflit de Mohammed avec les tenants du polythéisme tribal de La Mecque - sont réfutés par 120 versets sans équivoque ("nulle contrainte en religion"; respect de la vie etc...). Pour le tant regretté Mohammed Arkoun : il faut démythologiser et démystifier le Coran, opérer une subversion pour créer une pensée islamique libérée des vieux tabous et des "clôtures dogmatiques". Mais comment "déconstruire le religieux sans pour autant détruire le sacré".  

 

6.  Question de l'"Islam de France"

Réunion du CFCM à l'IMA le 29 novembre 2015: "attachement à la République".

Mais il y a aussi un travail pour la République. A.Bidar : la France fait passer à ses citoyens musulmans un interminable test d'intégration. Or la France qui a eu si longuement une  histoire commune avec l'Islam doit être un lieu de connaissance et de relation avec  l'Islam , aujourd’hui où vivent en France 5 millions de musulmans aux pratiques très diverses (en fait 2 millions d'adultes pratiquants).  (Chevènement  et Arkoun : projet d'institut d'islamologie, rejeté alors par une conception étriquée de la laicité...). On vient de décider de créer six postes universitaires en islamologie... Il faut développer l'étude laïque des religions. L'Islam aura besoin pour se rénover de la solidarité de l'Occident. Et cela prendra du temps...

Que faire ? la récente chronique de Abendnour Bidar dit  tout à mon avis.

Boualed Sensal : Islam a été prosélyte dans un esprit de conquête sur des vastes espaces ouverts, sans rencontrer  l'"autre". Cette rencontre de l'altérité se fera en France du fait de la cohabitation de  5 millions de musulmans et d'une une vieille société aux doubles racines religieuses et laïques...

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Bernard Carrère - Avril 2016 - A partir de lectures d'ouvrages de M. Arkoun, M. Chebel, A. Bidar, A. Bouyerdène...

La "théocratie à deux têtes" : le religieux et le politique se sont piégés mutuellement : soumission du temporel au religieux ; et instrumentalisation des passions religieuses par les pouvoirs politiques. D’où lenteur à faire émerger une politique affranchie de la religion.

A.Bidar : Si les religions tardent à mourir, c'est qu'elles n'ont pas été remplacées. Il faudrait une alternative de même niveau.

Averoes : " la vérité ne saurait  être contraire à la vérité" : Il y a accord de la religion et de la philosophie. (de la science fondée sur la démonstration et de la vérité de Dieu).

Pour la première fois, et la dernière, entre le Xème et le XIème siècle toutes les disciplines de la recherche s’épanouirent hors de tout contrôle de la mosquée. Maisons de la Sagesse, maisons de la science…

"Instrumentation" : Le djihad, même racine ("effort")  que Ijtihad : combat  intérieur pour progresser vers un meilleur être humain. Alors que les califes en ont donné un sens guerrier.