Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet

Condorcet

 

Les cercles Condorcet font référence au dernier des Encyclopédistes. 

Pourquoi cette référence ?

Pourquoi le marquis de Condorcet ?

Issu d’une vieille mais petite noblesse provinciale (Dauphiné), Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat est né en 1743. Jeune mathématicien, il est remarqué par d’Alembert, de 25 ans plus âgé, il est l’auteur entre autres d’un Essai sur le calcul intégral (1765 : Condorcet a alors 22 ans). Entré à l’Académie des Sciences à l’âge de vingt-cinq ans, il en a assumé les lourdes responsabilités de secrétaire à partir de 1776. 

 

Pourquoi Condorcet ce dernier encyclopédiste ?

Trop jeune pour participer à l’entreprise de Diderot, mais associé aux mises à jour de 1776 et 1781, il incarne l’esprit de l’Encyclopédie par sa curiosité et l’étendue de ses connaissances scientifiques. – Cf. le portrait dressé par son amie Julie de Lespinasse : « parlez lui philosophie, belles-lettres, sciences, arts, gouvernement, jurisprudence, et, quand vous l’aurez écouté, vous vous direz cent fois par jour que c’est homme le plus étonnant que vous ayez jamais entendu ». 

 

Pourquoi ce noble libéral, introduit auprès de Turgot par Melle de Lespinasse, lequel devenu ministre des finances, le nomme en 1774 inspecteur des monnaies ?

Auprès de Turgot, il œuvre pour la réforme du code criminel, pour la liberté du commerce et la suppression des corvées, il s’attache à améliorer les liaisons fluviales (projet de canal pour relier la Loire à la Saône). Plus tard, le mathématicien met ses compétences au service des affaires politiques et juridiques : dans l’Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix (1785),  il applique le calcul des probabilités aux procédures électorales, anticipant l’usage des statistiques dans les sciences de l’homme.

 

Pourquoi ce noble libéral, engagé dans la Révolution après Varennes ?

Admirateur de Lafayette, héros de la guerre d’indépendance américaine, il va discuter avec lui des idées de la Révolution américaine dans le salon que tient sa femme épousée en 1786. Lorsqu’un conflit éclate en 1787 entre le pouvoir royal et des Parlements, contre La Fayette, il prend le parti du gouvernement, le parti des réformes contre la défense des privilèges (cf. Lettres d’un citoyen des Etats-Unis à un Français sur les affaires présentes - 1788). Condorcet, lucide, anticipe le conflit entre les nobles et le Tiers-Etat.

A la veille des Etats Généraux, à l’automne 1788, il publie Idées sur le despotisme dans lequel il s’attaque aux corps privilégiés, il participe à la fondation du premier club, ces sociétés politiques qui joueront un rôle important dans la Révolution française. Il s’engage dans la Révolution aux côtés de la noblesse libérale: « le temps du philosophe est révolu. Est venu celui du politique ou plutôt du philosophe en politique (1) ». Cet engagement est conséquent et continu ; s’il doit se contenter d’être observateur durant l’été 1789, faute d’avoir été désigné délégué aux Etats Généraux, par la suite, il est membre de la Commune de Paris en septembre 1789, rédacteur dans plusieurs journaux révolutionnaires, élu à la Législative en 1791 dont il devint secrétaire, vice-président puis président (il est le rédacteur du fameux Rapport sur l’instruction Publique 1792), député de l’Aisne sous la Convention en 1792 ( affligé des divisions entre républicains alors que la République est menacée : guerre, contre-révolution, crise économique). Dans chacun de ses engagements, Condorcet veillera au respect des Droits de l’homme qu’il s’agit de garantir à tous sans distinction. D’où, par exemple, son combat pour que le droit de vote et l’éligibilité soient accordés à tous sans distinction de fortune ni de sexe.

 

Pourquoi cet homme des Lumières victime de la Révolution ?

En septembre 1792, il est membre d’un comité de neuf membres chargés d’élaborer une Constitution. Il rédige un rapport sur la Constitution, violemment attaqué par les Montagnards. Condorcet ne se prive pas en retour de protester publiquement contre le caractère bâclé du projet voté à l’Assemblée (Constitution du 24 juin 1793) dans un pamphlet où il en appelle au peuple contre l’Assemblée. Dénoncé par Chabot comme conspirateur, il est mis hors la loi ; il se réfugie en juillet 1793 chez Madame de Vernet, il y reste neuf mois (il rédige à « l’ombre de la mort » (2) ce résumé de la pensée des Lumières : Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain). Pour ne pas mettre en difficulté son hôtesse, il décide de s’enfuir le 25 mars 1794 après avoir écrit son Testament : Avis d’un proscrit à sa fille. Suivent deux jours d’errance, il est arrêté dans un cabaret de Clamart et retrouvé mort par le geôlier le surlendemain, le 29 mars 1794. La thèse de l’empoisonnement étant écartée, on ignore s’il est mort d’épuisement  ou s’il s’est suicidé.

 

 

Pourquoi Condorcet

Celui dont son amie Mademoiselle de Lespinasse, celle qui l’a introduit dans les salons, au double sens de faire entrer et dégrossir sa timidité naturelle, disait : « il est d’une sensibilité profonde, et ce n'est point une manière de parler. Il est malheureux du malheur de ses amis, il souffre de leurs maux, et cela est si vrai que son repos et sa santé en sont souvent altérés... Il a le tact le plus sûr et le plus délié pour saisir les ridicules et pour démêler toutes les nuances de la vanité ; il a même une sorte de malignité pour les peindre, qui contraste d'une manière frappante avec cet air de bonté qui ne l'abandonne jamais... Cette âme calme et modérée dans le cours ordinaire de la vie devient ardente et pleine de feu s'il s'agit de défendre les opprimés, ou de défendre ce qui lui est plus cher encore, la liberté des hommes et la vertu des malheureux ; alors son zèle va jusqu'à la passion... ». Ce rationaliste dans la veine cartésienne, argumentant avec la rigueur d’un mathématicien, était donc aussi un homme de compassion et un passionné virulent dans sa lutte contre l’injustice.

 

Oui, pourquoi Condorcet ?

J’ai trouvé une première réponse dans la biographie des époux Badinter lorsqu’ils présentent les trois pères spirituels de Condorcet, orphelin cinq semaines après sa naissance.

« D’Alembert, Turgot, Voltaire l’adoptèrent comme leur fils et chacun lui transmit ce qu’il possédait de meilleur. Le premier lui légua l’amour de la vérité ; le second, la passion du bien public ; le troisième, le refus de l’injustice » (3).

Amour de la vérité, passion du bien public, refus de l’injustice : beau programme pour les Cercles Condorcet.

 

(1)Elisabeth Badinter et Robert Badinter, Condorcet Un intellectuel en politique, p.284

(2) L’expression est de Yvon Belaval qui a préfacé la réédition chez Vrin 1970 de l’ l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain

(3) Elisabeth Badinter et Robert Badinter, op. cit. p.53

 

 

On peut compléter cette réponse par quelques incursions dans les œuvres de Condorcet.

 

Dire la vérité : urgence et exigence

« Le règne de la vérité approche ; jamais le devoir de  la dire  n’a été plus pressant, parce qu’il n’a jamais été plus utile. Il faut donc que ceux qui lui ont dévoué leur vie apprennent à tout braver ; Il faut être prêt à lui sacrifier même cette célébrité, cette opinion, dernier effort que la raison exige et qu’il lui est si rare d’obtenir…

Qu’importe à celui qui peut faire aux hommes un bien éternel d’être méconnu un instant, et de perdre des suffrages qui lui auraient peut-être mérité les honneurs quelques jours ? » Cinquième mémoire sur l’instruction publique

Ce propos est celui d’un homme qui a eu le courage de dire ce qui lui semblait juste en raison, même s’il était minoritaire (il n’a pas voté l’exécution de Louis XVI : il était contre la peine de mort, la raison ne peut décréter légitime la peine capitale car elle ne peut éliminer l’éventualité d’une erreur judiciaire donc le roi comme tout autre condamné ne peut être passible de la peine de mort). Ce courage, il l’a payé de sa vie en critiquant la Constitution de 1793.

 

La liberté d’expression contre l’endoctrinement

« L’imprimerie n'a-t-elle pas affranchi l'instruction des peuples de toutes les chaînes politiques et religieuses ? En vain l'un ou l'autre despotisme aurait-il envahi toutes les écoles ; en vain aurait-il, par des institutions sévères, invariablement fixé de quelles erreurs il prescrivait d'infecter les esprits, de quelles  vérités il ordonnait de les préserver ; en vain les chaires, consacrées à l'instruction morale du peuple ou à celle de la jeunesse dans la philosophie et dans les sciences, seraient-elles condamnées à ne transmettre jamais qu'une doctrine favorable au maintien de cette double tyrannie : l'imprimerie peut encore répandre une lumière indépendante et pure. Cette instruction, que chaque homme peut recevoir par les livres dans le silence et la solitude, ne peut être universellement corrompue : il suffit qu'il existe un coin de terre libre, où la presse puisse en charger ses feuilles ». Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain

Attaché à la tolérance respectueuse de la pluralité des convictions, il rédige en 1777, pour un concours de l’Académie française, un Eloge de Michel de l’Hôpital, ce chancelier du roi, qui œuvra en pleine guerre de religions pour la paix civile. Il sera aux côtés de Voltaire pour défendre les protestants injustement condamnés. Il a en horreur l’embrigadement des esprits et pour lui la liberté de penser est inséparable de la liberté d’expression - cf. Ce lien se retrouve dans la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 : article 10 "nul ne peut être inquiété pour ses opinions" et article 11 "la libre communication des pensées et des opinions 
est un des droits les plus précieux de l’homme."

La liberté de la presse garantit le pluralisme contre l’imposition de toute doctrine officielle et contre l’obscurantisme. Il dénonce vigoureusement les abus des pouvoirs cléricaux. Son attachement à la tolérance le conduit aussi à s’opposer dans la période révolutionnaire aux plans d’Education Nationale élaborés par ceux qui, comme Rabaut Saint-Etienne, voulaient fabriquer de toute pièce un citoyen en s’emparant des esprits et de cœurs, en inculquant un catéchisme républicain pour communiquer «  incessamment, à tous les français à la fois, des impressions uniformes et communes dont l’effet soit de les rendre tous ensemble dignes de la Révolution ». Condorcet, riposte en articulant sa définition de l’Instruction Publique sur le projet des Lumières : l’instruction publique doit former la raison : « Il faut sans doute parler à l’imagination des enfants… mais il serait coupable de vouloir s’en emparer, même en faveur de ce qu’au fond de notre conscience nous croyons être la vérité ». Condorcet craint par dessus tout l’emprise des préjugés imposés par la puissance publique : « les préjugés donnés par la puissance publique sont une véritable tyrannie, un attentat contre une des parties les plus précieuses de la liberté naturelle » Premier mémoire sur l’instruction publique. A l’objection selon laquelle cela revient à  sous-estimer l’influence de l’éducation familiale, Condorcet rétorque en différenciant doctrine officielle et croyances familiales et en pariant sur la circulation des diverses opinions comme facteur de prise de distance vis-à-vis des  préjugés familiaux. Ceci le conduit, avant que le mot n’existe (il date de la Troisième République), à formuler l’exigence de laïcité pour l’instruction publique : « la puissance publique n’a pas le droit de lier l’enseignement de la morale à celui de la religion » qu’il argumente au nom de la liberté de chacun de penser selon ses convictions : « les opinions religieuses ne peuvent faire partie de l’instruction commune, puisque, devant être le choix d’une conscience indépendante, aucune autorité n’a le droit de préférer l’une à l’autre ; et il en résulte la nécessité de rendre l’enseignement de la morale rigoureusement indépendant des opinions » Premier mémoire sur l’instruction publique

 

Pour l’égalité : la justice, première règle de la politique

Voici le prologue des Réflexions sur l’esclavage (1781) : Epître dédicatoire aux nègres esclaves

« Mes amis,

Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les Blancs…

Je sais que vous ne connaîtrez jamais cet ouvrage, et que la douceur d’être béni par vous me sera toujours refusée. Mais j’aurai satisfait mon cœur déchiré par le spectacle de vos maux, soulevé par l’insolence absurde des sophismes de vos tyrans. Je n’emploierai pas l’éloquence, mais la raison ; je parlerai non des intérêts de commerce, mais des lois de la justice. »

 

Pour Condorcet, il y a des droits naturels universels (liberté, égalité, propriété), les Droits de l’Homme, que les lois doivent protéger et défendre. L’égalité est un droit fondamental qui est lié à la raison, présente en chaque homme. Aux arguties économiques pour prolonger l’esclavage, Condorcet oppose son indignation face à l’horreur des injustices, la défense rationnelle des Droits de l’Homme, le combat pour faire appliquer des lois justes contre l’oppression des tyrans. Il combat pour l’abolition de l’esclavage au sein de la Société des amis des noirs, qu’il est amené à présider du 13 janvier au 11 mars 1789, et rédige en février 1789 un appel Au corps électoral contre l’esclavage des noirs.

Au nom de cette égalité naturelle, Condorcet exige que les femmes puissent comme les hommes accéder  au droit de vote.

« Les droits des hommes résultent uniquement de ce qu’ils sont des êtres sensibles, susceptibles d’acquérir des idées morales et de raisonner sur ses idées. Ainsi les femmes, ayant les mêmes qualités, ont nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous sont les mêmes ; et celui qui vote contre le droit d’un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou son sexe, a dès lors abjuré les siens » Sur l’admission des femmes au droit de cité 1790

Ce raisonnement balaie au nom de la réciprocité fondamentale des Droits de l’Homme les objections sur les prétendues faiblesses et incapacités des femmes. Mais la jouissance des droits naturels suppose la réduction des inégalités par l’instruction. Le premier mémoire, qui traite de la  nature et de l’objet de l’instruction publique, s’ouvre sur cette affirmation : « la société doit au peuple une instruction publique comme moyen de rendre réelle l’égalité de droits ». Condorcet, à ce titre, exigera que les femmes soient instruites comme les hommes.

 

L’instruction publique au fondement de la liberté et de la République

«  Celui qui ne sait pas écrire, et qui ignore l’arithmétique, dépend réellement de l’homme plus instruit auquel il est sans cesse obligé de recourir. Il n’est pas l’égal de ceux à qui l’éducation a donné ces connaissances ; il ne peut pas exercer les mêmes droits avec la même étendue et la même indépendance. Celui qui n’est pas instruit des premières lois qui règlent le droit de propriété ne jouit pas de ce droit de la même manière que celui qui les connaît ; dans les discussions qui s’élèvent entre eux, ils ne combattent à armes égales.

Mais l’homme qui sait les règles de l’arithmétique, nécessaires dans l’usage de la vie, n’est pas dans la dépendance du savant qui possède au plus haut degré le génie des sciences mathématiques, et dont le talent lui sera d’une utilité très réelle, sans jamais pouvoir le gêner dans la jouissance de ses droits. L’homme qui a été instruit des éléments de la loi civile n’est pas dans la dépendance du jurisconsulte le plus éclairé, dont les connaissances ne peuvent que l’aider et non l’asservir. » Premier mémoire sur l’instruction publique

«L’école doit donner à chacun les connaissances suffisantes pour lui éviter de dépendre d’autrui ou pour le dire en termes positifs de lui donner les moyens de son autonomie. L’instruction élémentaire est une condition de la liberté. Si des inégalités de connaissances n’entraînent pas toujours la dépendance, une chose est sûre : un ignorant n’est jamais libre et ne peut pas jouir de ses droits car il est le jouet de ceux qui cherchent à le berner, l’asservir. De plus, une instruction élémentaire de qualité donne à chacun le pouvoir de développer par la suite ses facultés intellectuelles et augmenter ses connaissances.»

«  Généreux amis de l’égalité, de la liberté, réunissez-vous pour obtenir de la puissance publique une instruction qui rendent la raison populaire, ou craignez de perdre bientôt tout le fruit de vos nobles efforts. N’imaginez pas que les lois les mieux combinées puissent faire d’un ignorant l’égal de l’homme habile et rendre libre celui qui est esclave des préjugés…

Vous comptez sur la force de la vérité ; mais elle n’est toute puissante que sur des esprits accoutumés en reconnaître, à en chérir les nobles accents.

 Ailleurs ne voyez-vous pas la corruption se glisser au milieu des lois les plus sages et en gangrener tous les ressorts ? Vous avez réservé au peuple le droit d’élire ; mais la corruption précédée de la calomnie lui présentera sa liste et lui dictera ses choix. Vous avez écarté des jugements la partialité et l’intérêt ; la corruption saura les livrer à la crédulité que déjà elle est sûre de séduire…

C’est en répandant les lumières que, réduisant la corruption à une honteuse impuissance, vous ferez naître ces vertus publiques qui seules peuvent affermir et honorer le règne éternel d’une paisible liberté. » Fin du Premier mémoire sur l’instruction publique

 

 

Sans l’instruction, les institutions républicaines sont un rempart insuffisant contre la tyrannie de l’opinion que savent utiliser ceux qui détiennent le pouvoir. « Rendre la raison populaire » pour affermir la République, c’est former par l’instruction, élémentaire et continue, les citoyens dont la santé de la République dépend. Condorcet se démarque du despotisme éclairé (à la différence de Voltaire peu désireux d’instruire le peuple)  par attachement aux droits naturels que sont la liberté et l’égalité et aussi par réalisme sur les dérives de l’exercice du pouvoir ( « tout pouvoir, de quelque nature qu’il soit, en quelques mains qu’il ait été remis, de quelque manière qu’il ait été conféré, est naturellement ennemi des lumières » Cinquième mémoire sur l’instruction publique.)

Ayant l’expérience des assemblées révolutionnaires houleuses où il n’est pas toujours facile de débattre avec sagesse et raison, il est hanté par une question qu’il formulera en termes de probabilité et qu’il soumettra aux calculs statistiques : dans quelle mesure le suffrage universel (vox populi vox dei) peut-il aboutir à des décisions vraies ou justes ? En écho avec notre modernité, il est sensible aux difficultés de l’exercice de la démocratie et à la fragilité des institutions républicaines, face auxquelles il formule l’exigence d’une instruction publique, condition pour que les décisions de la majorité aient quelque chance d’être justes.

 

 

Conclusion

 

Terminons par la vision qui clôt le dernier écrit de Condorcet, l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, vision qui lui apporte consolation quelque temps avant sa mort : « Combien ce tableau de l’espèce humaine, affranchie de toutes ces chaînes, soustraite à l'empire du hasard, comme à celui des ennemis de ses progrès, et marchant d'un pas ferme et sûr dans la route de la vérité, de la vertu et du bonheur, présente au philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des crimes, des injustices dont la terre est encore souillée, et dont il est souvent la victime ! C'est dans la contemplation de ce tableau qu'il reçoit le prix de ses efforts pour les progrès de la raison, pour la défense de la liberté…

Cette contemplation est pour lui un asile, où le souvenir de ses persécuteurs ne peut le poursuivre ; où, vivant par la pensée avec l'homme rétabli dans les droits comme dans la dignité de sa nature, il oublie celui que l’avidité, la crainte ou l'envie tourmentent et corrompent ; c'est là qu'il existe véritablement avec ses semblables, dans un Elysée que sa raison a su se créer, et que son amour pour l'humanité embellit des plus pures jouissances ». 

Au-delà de l’émotion que procure la lecture de ce rêve d’un homme traqué, il nous serait facile, à plus de deux siècles de distance, quand l’idée de progrès ne fait plus rêver, de renvoyer ce rêve à l’idéal des Lumières pour en marquer le caractère périmé. Ce serait oublier que le progrès dont rêve Condorcet, à entendre comme progrès intellectuel et moral de l’espèce humaine, est entrevu au terme d’une lecture de l’histoire où les combats contre l’obscurantisme et la tyrannie en montrent l’avènement difficile et douloureux. Le rêveur, en butte aux côtés de Turgot et sous la Révolution aux attaques de ses adversaires voire de ses anciens alliés politiques,  n’est en rien un optimiste naïf. Les Lumières peuvent-elles être « un héritage pour demain », pour reprendre le titre d’une exposition à la BNF en 2006 ? Je reprendrai en guise de réponse les propos Tzvetan Todorov, commissaire de cette exposition et auteur d’un ouvrage paru en 2011 L’esprit des Lumières. 

« Nous ne pouvons aujourd’hui retourner aux lumières : leur monde n’est pas le nôtre. Mais nous ne devons pas pour autant les renier comme ont voulu le faire les révolutionnaires et les antihumanistes du siècle dernier. C’est plutôt d’une refondation des Lumières que nous avons besoin, qui préserve l’héritage du passé mais en le soumettant à un examen critique, comme les Lumières nous ont appris à le faire ». Site BNF

Annie Barthélémy

Membre du cercle Condorcet de Savoie

Octobre 2015

 

Sources

Elisabeth Badinter et Robert Badinter, Condorcet Un intellectuel en politique, Le livre de poche 1988

Charles Coutel, Instituer le citoyen, Michalon Le bien commun 1999

ss la dir. Joffre Dumazedier, La leçon de Condorcet Une conception oubliée de l’instruction pour tous nécessaire à une république, L’harmattan 1994

Catherine Kintzler, Condorcet L’instruction publique et la naissance du citoyen, Folio essais 1984